Le freelancing est une arnaque.

✒️ Enzo Sandré · 📆 10/09/2026 · 🏺 Artisanat

Pendant 18 mois, j’ai cédé : j’ai accepté de la régie à temps plein car j’avais besoin de financer de gros travaux. Je n’ai jamais autant gagné, pourtant je pense que ce système doit être interdit : c’est un jeu de dupes où les développeurs sont perdants.

Le CDI est roi

Dans le modèle français, le CDI est roi. Au salarié, il garantit une grande sécurité financière en échange d’un lien de subordination : les horaires, le chef, la fiche de poste, l’exclusivité, etc. À l’entreprise, il offre des coûts maîtrisés en échange d’un manque de flexibilité s’il faut réduire les effectifs.

Le CDI est la forme normale et générale de la relation de travail. Ce n’est pas moi qui le dis, mais le Code du Travail et la jurisprudence : utiliser un prestataire comme s’il était « de la boîte » peut amener à une requalification du contrat de travail en CDI par un juge. Cela ne signifie évidemment pas que toute prestation durable doit être salariale : une entreprise peut parfaitement recourir durablement à un prestataire indépendant. Ce qui est interdit, c’est de masquer une relation salariée derrière un contrat commercial.

Sauf que les missions annuelles, à temps plein, au sein d’une équipe mixte CDI/presta, avec les mêmes horaires, le même rythme de remote, des tickets Jira et une subordination au manager sont légion.

Les intermédiaires ne s’en cachent même pas, ni dans les annonces, ni en entretien. Après l’échange de CV vient un vrai entretien d’embauche, puis un parcours d’onboarding où l’on perçoit le matériel du client. On oublie alors qui est presta, jusqu’au jour où il faut réduire les effectifs. Ils servent alors de buffer salarial.

Il y a erreur sur la marchandise. Ça n’est pas de l’indépendance, c’est du salariat déguisé, qui devrait être massivement requalifié comme tel. Pourtant ça n’arrive presque jamais. Cela se nomme le freelancing.

Le freelance, salarié sans les avantages

Les entreprises ont une addiction au presta : ils permettent d’avoir une grande partie des effectifs en contrat jetable. En période de vaches grasses on ajoute des prestas. En période de vaches maigres, on ne les renouvelle pas. Les coûts sont bien plus optimisés comme cela… tant que le nombre de requalifications par les prud’hommes n’est pas très élevé.

Le raisonnement est le suivant : c’est probablement illicite, mais c’est moins cher de payer pour les rares cas litigieux que d’embaucher tout le monde en CDI. Cela se nomme le risk management. C’est un calcul précaire, car il repose sur un attendu culturel : un freelance ne moufte pas en fin de mission, il écrase et il cherche ailleurs, même si cela lui prend quatre mois.

Parlons du freelance. Sa réalité est un TJM élevé — lorsqu’il ne se retrouve pas à accepter n’importe quoi pour manger — mais une rémunération nette horaire inférieure à celle d’un salarié. Les intercontrats ne sont pas payés, les aides sociales comme le congé de naissance sont ridicules, l’URSSAF toque à la porte tous les trimestres, il faut payer les charges et la gestion administrative se fait le soir, ce qui ne laisse pas le temps de regarder Hanouna.

Le salarié a des avantages, de la formation continue, un droit à la déconnexion, des congés payés, etc. Faites honnêtement le calcul. Un salarié est mieux payé dans la plupart des entreprises, à charge mentale et temps de loisirs équivalents.

Le freelance est contraint comme un salarié, précaire comme un indépendant et cocu comme le super-contribuable qu’il est.

Il se croit libre et en tire une fierté. C’est un chien repu qui hurle occasionnellement à la lune pour se croire loup. Même acculé et sans mission il pavoise et refuse d’envisager le CDI. Que nenni ! Ce contrat est pour les esclaves, je suis un en-tre-pre-neur moi môssieur !

Il n’en est rien : il est la variable d’ajustement précaire d’un système qui a besoin de son orgueil pour fonctionner malgré son illicéité flagrante. Même lorsque le marché est en crise, que le freelance doit accepter un TJ amputé d’un tiers, il n’envisage pas le moins du monde de faire valoir ses droits et de se faire requalifier en CDI.

En partie par fierté, en partie par trouille : si ça rate, plus personne ne voudra signer avec lui, se dit-il. Si ça réussit, il a peur de passer pour un planqué vénal. C’est exactement la même logique qui pousse les prestas à ne pas réclamer en justice les petits impayés que des entreprises avides leur infligent selon la même logique de risk management.

L’entreprise profite du système tant que le freelance se croit supérieur au CDI. Mais que fait la police ? Avec 1 agent pour plus de 1000 établissements et plus de 10 000 salariés, l’Inspection du Travail a plus urgent à traiter : esclavage, accidents du travail, périls mortels, etc.

Je vous ai parlé de risk management ?

Le vrai dindon

Le dindon dans l’affaire n’est pas seulement le freelance. Lui au moins est un dindon heureux, élevé au grain.

C’est surtout le vrai indépendant. Celui qui a créé une entreprise car il veut avoir plusieurs clients en même temps, diversifier ses activités ou développer une véritable expertise. Ou simplement celui qui ne supporte pas la vie de salarié.

L’indépendant se retrouve sur un marché où 90 % des missions requièrent qu’il se comporte comme le salarié qu’il ne veut pas être. Le phénomène freelancing est tellement massif qu’il configure le marché selon ses standards : 5 jours par semaine, 7 h par jour de 9 h à 17 h, 2 jours de TT, un daily scrum et une réunion où il faut applaudir tous les trimestres.

Trouver une mission où la personne attendue est véritablement indépendante est devenu impossible. Pour les recruteurs, le freelancing est à la fois plus facile et plus rentable à gérer. La plupart ne comprennent même pas ce qu’attend un profil indépendant, qualifié d’atypique et relégué au tiroir à CV.

La prison de la régie

Que faire lorsque l’on a la fibre indépendante, c’est-à-dire que l’on accepte la charge administrative et mentale, la précarité permanente, l’asymétrie entre cotisations et protection sociale et la nécessité d’une vraie prospection commerciale ?

La réponse individualiste semble simple : trouver un fromage et l’exploiter.

Il faut se constituer un portefeuille de logiciels que l’on fait évoluer, souvent pour des entreprises dont le métier n’est pas l’IT. Faire de la formation aide, pour ceux qui ont cette fibre. Mais dans tous ces marchés, beaucoup d’appelés et peu d’élus. L’étau des SaaS rogne le marché du logiciel à façon.

Quant à la formation, l’IA effraie les étudiants et ferme des classes, tandis que la double lame des MOOC et du prix des transports concentre ce marché dans quelques mains.

Le mode de production artisanal a de moins en moins de place dans le développement et cela me peine de le constater.

Il reste l’expertise : se constituer une compétence que personne n’a ou ne veut exercer, mais dont tout le monde a besoin. Le défi est ici commercial : il faut arriver à vendre une prestation trop spécialisée pour en déléguer la prospection. Ajoutez à cela que les grandes entreprises sont des forteresses où se faire référencer est un défi et n’offre aucune garantie de prestation ultérieure.

Le nombre de fromages est bien plus petit que le nombre d’aspirants indépendants.

Cela crée des résignés, qui acceptent full-time après full-time, en attendant de trouver la bonne opportunité : souvent un side-project qui décolle. Étant à temps plein, il leur est impossible de se constituer un portefeuille de logiciels : quand les développeraient-ils ?

Renoncer à une mission, c’est se retrouver sans aucun revenu, alors que l’URSSAF n’a pas encore prélevé sa part. Ces résignés changeront de métier ou arriveront à la retraite avant d’avoir trouvé chaussure à leur pied.

Détruire Carthage

L’autre voie est collective : il faut détruire Carthage.

Les membres permanents d’une équipe doivent être des salariés. Ce doit être une règle d’or. Et pour servir cet objectif, il faut forcer les freelancers à faire un choix.

Le premier levier est l’information : les freelances doivent avoir les cartes en main pour se poser sereinement une question simple : chien ou loup ?

Autrement dit, préfèrent-ils le salariat avec ses avantages et inconvénients, ou l’indépendance réelle, donc précaire ? Aucune voie n’est déshonorante et l’idéologie freelance gonfle d’orgueil des profils qui seraient plus heureux en CDI. Il faut dissiper le miroir aux alouettes de l’entrepreneuriat comme voie de développement personnel. Un statut professionnel doit être adapté au caractère de la personne, à ses compétences, mais aussi à sa structure familiale.

Ce premier levier comprend la formation juridique : la requalification en CDI est une arme nucléaire précisément car tout le marché s’attend à ce qu’elle ne soit pas employée.

Vos conditions d’exercice sont celles d’un salarié ? Vous ne voulez pas quitter la mission au bout de 3 ans, ou parce que l’on ne vous renouvelle pas ? N’ayez aucun scrupule : les prud’hommes peuvent constater rétroactivement que vous étiez en CDI depuis le début.

Plus cette arme sera utilisée, moins le freelancing sera une distorsion de marché rentable pour ceux qui en profitent.

Risk management, toujours.

Le second levier est le lobbying. Il est dans l’intérêt de l’État de clarifier cette situation. Un CDI rapporte généralement plus qu’un indépendant en recettes fiscales et le freelancing est un mécanisme de contournement important des cotisations sociales.

La voie du contrôle et de la requalification massive en CDI peut rapporter gros au Trésor Public. C’est une source de revenus utile sans être pour autant injuste : il suffit à l’Inspection du Travail de taper sur les plus gros profiteurs, ceux dont l’illicéité est massive et organisée, pour provoquer un réajustement rapide de l’ensemble de la fourmilière.

Enzo Sandré