06/2026 - Conférence : La sagesse pré-moderne en matière d'adoption des technologies ?

✒️ Enzo Sandré · 📆 07/06/2026 · ⚙️ Technocritique

Je mets en ligne sur ce blog une série de conférences, en lien avec un livre que je prépare sur la société artisanale. Le livre ne sortira pas tout de suite, par manque de temps. Ces conférences sont un moyen de tester des idées et de les affiner. Le ton est parfois oral, c’est tout à fait normal, ce n’est pas un texte destiné à l’origine à une publication écrite.

Le livre vise à dépasser ce que l’on appelle couramment “la société industrielle”, bien que je consteste ce terme, sans perte de puissance pour notre pays.

Cette conférence a été donné en juin 2026 en Saintonge.

La sagesse pre-moderne en matière d’adoption des technologies ?

On m’a demandé de vous parler de la sagesse pré-moderne en matière d’adoption des technologies. Pourquoi la machine à vapeur fut un jouet au temps d’Héron d’Alexandrie, mais plus au temps de Sadi Carnot ? Comment se fait-il que la charrue ait mis 5 siècles à être adoptée ? Même question pour le moulin à vent.

D’abord qu’est-ce qu’une technique ? C’est un savoir-faire, la manière de fabriquer quelque chose ou de réaliser une action. A première vue, pour maîtriser la technique, il suffit d’apprendre et de pratiquer. C’est hélas un peu court.

La culture est notre nature, nous ne sommes pas des animaux. Maîtriser une technique, c’est connaître quels effets elle aura sur nos sociétés une fois répandue. Ce n’est pas une mince affaire : la plupart des effets annoncés ne se produiront jamais, tandis que des effets imprévisibles apparaîtront inévitablement de la rencontre avec d’autres techniques futures ou plus anciennes. C’est un jeu aussi infini que la chimie. La rencontre de plusieurs techniques créé inévitablement de nouvelles idées, qui se combineront avec le bestiaire existant.

Ce cercle ne prétend pas vous permettre de connaître par avance les effets de telle ou telle technique. C’est impossible. Mon ambition est de vous transmettre des métaphores s’appliquant à l’évolution technologique des sociétés, afin de vous vacciner contre le fameux “on arrête pas le progrès” utilisé pour tout justifier.

La métaphore de la digestion

Les sociétés humaines n’adoptent pas les techniques comme on adopte le dernier iPhone : elles les digèrent plutôt.

La technique nouvelle qui fait irruption dans une communauté sera d’abord adoptée par quelques pionniers. Ils en sont les goûteurs, le reste les observe attentivement. Si la technique n’est pas sujette à des tabous trop puissants, elle se diffusera prudemment. L’observation et le lent travail d’adaptation vont progressivement encourager certains usages et en dissuader d’autres. Autrement dit, une gangue de pratiques socio-culturelles viendra se former autour de la technique, afin de protéger l’identité du groupe de cette nouveauté. C’est un mécanisme profondément conservateur.

Je prends un exemple : la machine à battre le grain. Elle fit irruption dans quelques grandes exploitations vers 1790. Il faut attendre 1830 pour la voir se diffuser en masse, le coût de tels engins et la méfiance paysanne envers la nouveauté ont ralenti son adoption. Si un fermier riche pouvait acquérir une batteuse, cela n’était pas bien vu : il s’agissait prioritairement d’un bien commun, servant à battre le linge hors de la saison des moissons. Le battage donnait lieu à des scènes immortalisées par les graveurs où tout le village venait battre son grain, puis faire la fête. Cette époque a disparu à la fin du XIXème : des entrepreneurs de battage se déplaçaient alors de ferme en ferme. Le coût est moindre grâce à la mutualisation des moyens, mais la convivialité a disparu.

Aujourd’hui, ce mécanisme de digestion sociale des techniques est largement cassé pour trois raisons : 1) L’atomisation du corps social. Adopter une technique est devenu une affaire individuelle, les tabous et le regard social n’a plus de prise sur l’individu. Notre réseau de relations est affinitaire, il n’est plus géographique. Bien s’entendre avec des voisins de toutes opinions était obligatoire par le passé. Aujourd’hui les geeks technophiles interagissent avec leurs semblables, tandis que les amish vivent entre eux. L’adoption technologique n’est plus une affaire sociale, ou en tout cas plus une affaire politique. Elle est presque devenue un droit de l’homme. 2) L’accélération du temps. Je définis la vitesse du temps social comme le nombre d’intéractions dans une période donnée, multipliée par la distance moyenne entre les interlocuteurs. Le télégraphe, le téléphone et maintenant Internet ont multiplié ce chiffre. Cette accélération du temps a le même effet que l’élévation de la température en chimie : plus de vitesse, c’est plus d’intéractions donc plus de diffusion des techniques.

Ces deux causes, l’atomisation du corps social et l’accélération du temps sont entretenues par le développement des technologies de communication. On rétorquera que l’atomisation de la société est antérieure et de cause largement idéologique : c’est vrai. Cependant, ce qui empêche aujourd’hui toute réaggrégation de communautés stables, c’est un rapport malsain aux techniques de communication. Elles n’ont tout simplement pas été digérées.

Les ordres de chanoines ont été les premiers à réfléchir à un usage sain des technologies de communication. Contrairement aux contemplatifs, ils doivent avoir un téléphone portable, voire un smartphone pour assurer leur apostolat. Vivant en communauté avec des frères qu’ils n’ont pas choisi, ils sont aux premières loges pour disséquer l’effet de ces technologies sur la vie du couvent. Contrairement aux laïcs, ils ont le temps de prendre du recul. La digestion sociale des techniques fonctionne parfaitement dans ce cas. Si vous souhaitez découvrir ce qu’ils ont appris, allez en retraite spirituelle chez eux. Tout n’est pas applicable à des jeunes professionnels, mais tout est matière à réflexion.

La reprise en main de ces technologies est la porte d’entrée de tout le reste. Une communauté soudée doit reprendre le contrôle du temps, sans pour autant tomber dans les dérives sectaires, si elle veut s’approprier l’adoption technologique. Le temps des territoires est entraîné par un temps des marchés de plus en plus rapide, peut-on dire. L’accélération du temps des marchés est directement corrélé au développement des techniques de communication. Les territoires, s’ils veulent vivre, doivent débrayer, c’est-à-dire accepter une certaine forme de décroissance et prendre le temps de digérer les techniques qui arrivent de l’extérieur avant d’y sauter à pieds joints.

Il est un autre facteur à prendre en compte : les techniques qui font irruption dans la vie d’une communauté ne sont pas toujours isolées. Je m’explique. Une technique isolée est une technique qui peut être mise en application par un artisan avec les matériaux du cru. La notion s’oppose à celle de technique systémique, qui nécessite la mise en branle d’une filière complexe, donc la création et le maintien en condition opérationnelle d’une organisation. Les techniques de maréchalerie sont indubitablement isolées, elles peuvent même être appliquées par un forgeron non spécialisé en cas de nécessité. L’assemblage d’un ordinateur, même aussi rudimentaire que l’ENIAC, ne peut pas se faire sans une industrie électronique préexistante, elle-même nécessitant des machines produites par des fabricants spécialisés, et ainsi de suite.

Une communauté peut prendre le temps de digérer une technique isolée comme bon lui semble. Le premier échelon de réflexion d’une technique systémique est la nation. Faut-il s’appuyer sur des centrales nucléaires ? Faut-il cloner les élèves les plus doués ? Faut-il utiliser des robots-tueurs à la guerre. Toute la subsidiarité du monde ne changeront pas le caractère a minima national des organisations qui doivent être mises en branle ou arrêtées pour actualiser ces potentialités technologiques.

Le problème est encore plus complexe lorsque l’on comprend que la guerre moderne s’appuie majoritairement sur des techniques systémiques. La plupart des transgressions s’opèrent souvent avec l’intention légitime de se défendre. Regardez les robots-tueurs : impensables avant la croisade du Bien contre le Mal en Ukraine.

La métaphore du fleuve

Même en reprenant le contrôle du temps social, il n’est pas possible de faire n’importe quoi en matière de développement technologique. Permettez-moi une deuxième métaphore.

Un groupe social peut envisager l’innovation technologique comme un fleuve. Une chose est sûre : l’eau doit s’écouler. Une rivière sans débouchés ne rend pas le terrain fertile, les landais en savent quelque chose. Si rien n’est fait, l’eau suivra le chemin de moindre résistance, determiné par le terrain. Chaque petit séisme qu’est l’innovation modifie le terrain, imperceptiblement ou plus largement. Aussi, toute nouvelle technique change ce chemin de moindre résistance.

Prenez la recherche d’informations : le moins coûteux hier était probablement de consulter un ouvrage de référence dans une bibliothèque. Aujourd’hui, c’est ChatGPT. Aller dans une bibliothèque est un choix, presque une ascèse. Dommage que cela n’ait fait l’objet que d’une phrase dans Magnifica Humanitas.

A toutes époques, les communautés humaines ont infléchi la course du progrès. Ils ont construit des digues, pour filer la métaphore. Ces digues visaient à préserver, à conserver certaines caractéristiques, jugées comme faisant partie de l’identité de la communauté. Les amish sont sûrement les plus pratiques pour illustrer ces exemple : ils refusent certaines techniques et avec beaucoup de volonté, laissent une distance d’un demi-siècle entre le niveau technologique actuel et celui des États-Unis.

Toute digue coûte en édification et en entretien. Trop s’écarter de la course naturelle du fleuve rend la communauté vulnérable car les efforts qu’elle met dans ses digues, elle ne les utilise pas à bâtir une économie florissante et des capacités de défense crédibles. Nos amish ne peuvent se permettre de vivre dans un musée que parce qu’ils sont sous le parapluie de la première puissance militaire mondiale. Se crisper technologiquement pour préserver une identité, pour la voir piétinée sous les bottes d’un ennemi moins scrupuleux n’est pas une réussite.

Il existe cependant une certaine marge de manoeuvre. Une possibilité de se laisser le temps de digérer les techniques qui arrivent.

Je distinguais les techniques systémiques et les techniques isolées. La nature d’une technique indique l’échelon capable de la maîtriser. Une technique systémique n’est pas qu’un savoir-faire. C’est une organisation sociale, qui détermine la forme de la société qui la met en oeuvre. Frédéric Le Play répétait inlassablement à ses étudiants que le principal produit de la mine, c’est le mineur. L’agiculture intensive, l’industrie de pointe et le poids du tertiaire expliquent la forme sociale de notre pays et figent cette forme sur des décennies, voire plus selon les investissements. Lorsque la structure sociale qui supporte une technique systémique s’effondre, rien ne peut la rebâtir et cette technique ne sera plus employée à l’identique, même si les savoir-faire demeurent : nous savons comment marchent les légions romaines, les latifundia ou les aqueducs. Nous serions incapables d’opérer ces techniques aujourd’hui, faute d’avoir la forme sociale qui les a supportées.

Tout le défi de notre siècle tient dans la disproportion entre les techniques isolées et systémiques. Avec l’omniprésence des machines, la part des techniques isolées s’est réduite comme peau de chagrin et avec elle la capacité pour les communautés locales à prendre subsidiairement en main leur destin. Tout est décidé à l’échelon au-dessus, dans le meilleur des cas l’échelon national. L’échelon local n’est qu’une intendance destinée à suivre, voire un mendiant tentant de grappiler l’implantation d’une usine pour sauver les emplois. Je suis convaincu que la centralisation est le chemin de moindre résistance à l’âge des machines.

Conclusion

Je postule que la sagesse pré-moderne en matière d’adoption des technologies n’existe pas. Ils avaient les mêmes outils mentaux que nous, mais à une époque différente. Raisonner comme eux à l’ère de l’hyperaccélération du temps, c’est renoncer à construire des digues trop vite emportées, se condamner à ne pas sortir du chemin de moindre résistance, donc finalement à ne plus avoir de spécificité par rapport à nos voisins.

Tout mon propos est de réarmer les esprits par rapport à la technologie, mais cela requiert des grilles de lecture nouvelles, apportées par l’école technocritique. Ces deux métaphores, bien qu’insuffisantes, sont une première pierre.

Je conclurai en reprenant l’idée la plus brillante de l’encyclique Magnifica Humanitas :

  1. Pour répondre à ces questions et discerner comment vivre de manière responsable à l’ère de l’intelligence artificielle, je voudrais évoquer deux images bibliques : la construction de la tour de Babel (cf. Gn 11, 1-9) et la reconstruction des murs de Jérusalem (cf. Ne 2-6). Dans le livre de la Genèse, le récit de Babel se situe aux origines de l’humanité, juste après les généalogies des fils de Noé. Les êtres humains, s’étant établis dans la plaine de Sennaar, décident de construire une ville et une tour « dont le sommet pénètre les cieux » (Gn 11, 4). Ils veulent ainsi s’assurer stabilité et pouvoir, et surtout se faire un nom, craignant d’être dispersés sur la terre. L’entreprise semble colossale : une seule langue, une seule technologie, une seule direction. Cependant, le projet cache un piège profond : c’est une œuvre conçue sans référence à Dieu, soutenue par une uniformité qui élimine la diversité et, au lieu de la communion, choisit l’homogénéisation. Lorsque la cité se construit sur l’orgueil et la prétention à se suffire à elle-même, la communication se dégrade, les langues se confondent et les êtres humains ne se comprennent plus. Le résultat n’est pas l’unité, mais la dispersion. Babel révèle ainsi la limite de toute construction qui, aussi grandiose soit-elle, naît de l’absolutisation de l’humain et de sa prétention à l’autosuffisance, sacrifie la dignité des personnes à l’efficacité et aspire à atteindre le ciel sans la bénédiction de Dieu.
  1. Le livre de Néhémie, quant à lui, s’ouvre sur un moment de grande vulnérabilité dans l’histoire de l’antique Israël. Après l’exil babylonien, une partie du peuple est revenue à Jérusalem, mais la ville est encore en ruines, les murs se sont effondrés et les portes ont été brûlées (cf. Ne 1-2). Néhémie, un juif au service du roi perse Artaxerxès, apprend l’état désastreux de la ville de ses pères. Avant d’agir, il jeûne, prie, intercède pour le peuple ; puis il demande au roi la permission de retourner à Jérusalem et, une fois sur place, il examine en silence les lieux détruits. Il n’impose pas de solutions venues d’en haut. Il convoque les familles, confie à chacune un tronçon de mur à reconstruire, écoute les craintes, coordonne les efforts, fait face aux oppositions. Le récit montre comment la ville renaît non pas grâce à l’initiative d’une seule personne, mais grâce à la responsabilité partagée de tout le peuple : prêtres, artisans, chefs de famille, femmes et jeunes. C’est une œuvre qui a Dieu au centre et qui rétablit les liens avant même de poser les pierres. L’ancienne Jérusalem retrouve ainsi un langage commun, non pas celui de l’uniformité, mais celui de la communion : l’harmonie naît lorsque chacun assume son rôle et que tout le peuple reconnaît sa force comme venant du Seigneur.
  1. À la lumière de ces deux icônes, l’Esprit Saint nous interpelle aujourd’hui sur notre rapport à la technique et à la révolution numérique en cours. Les découvertes scientifiques sont un talent confié à l’humanité afin qu’elle le fasse fructifier (cf. Mt 25, 14-30). La technologie peut soigner, relier, éduquer, protéger la Maison commune ; mais elle peut aussi diviser, rejeter, engendrer de nouvelles injustices. En théorie, elle n’est pas en soi une solution aux problèmes de l’humanité, tout comme elle n’est pas en soi un mal ; mais concrètement, elle n’est pas neutre, car elle prend le visage de ceux qui la conçoivent, la financent, la régulent et l’utilisent. C’est pourquoi le premier choix ne se situe pas entre un “oui” ou un “non” à la technologie, mais entre bâtir Babel ou reconstruire Jérusalem ; entre un pouvoir qui prétend dominer le ciel et un peuple qui, en présence de Dieu, se met à travailler de manière unie pour relever les murs de la coexistence fraternelle.

Babel, c’est cette humanité qui adopte toutes les nouvelles techniques sans discernement, afin de rester dans la course à la puissance. Le résultat ? Toutes les sociétés se ressemblent, perdent leur identité et leur âme. A quoi bon bâtir une puissance, pour protéger son identité de la prédation du voisin, si c’est pour in-fine n’avoir plus rien de différent ?

Le Pape propose la voie de Néhémie comme contre-modèle : impliquer un maximum de personnes dans les décisions concernant le progrès technologique. Consulter, expérimenter, avancer prudemment, responsabiliser chacun. Encore faudrait-il que la majorité des technologies soit à la portée du plus grand nombre, qu’elles ne soient donc pas systémiques, centralisatrices et décidées d’en haut par nécessité. Comment y parvenir ? Je reviendrai quand j’aurais la solution.

Enzo Sandré