Conférence : Le rôle de la confiance dans la technique

✒️ Enzo Sandré · 📆 01/02/2026 · ⚙️ Technocritique

Je mets en ligne sur ce blog une série de conférences, en lien avec un livre que je prépare sur la société artisanale. Le livre ne sortira pas tout de suite, par manque de temps. Ces conférences sont un moyen de tester des idées et de les affiner. Le ton est parfois oral, c’est tout à fait normal, ce n’est pas un texte destiné à l’origine à une publication écrite.

Le livre vise à dépasser ce que l’on appelle couramment “la société industrielle”, bien que je consteste ce terme, sans perte de puissance pour notre pays.

Cette conférence a été donné en février 2026 à Aix-en-Provence.

Le rôle de la confiance dans la technique

Introduction : Monisme energétique

La place de la confiance dans l’économie est assez sous-estimée, notamment chez Jean-Marc Jancovici, qui nous déroule un quasi-monisme énergétique : plus d’énergie disponible augmenterait le PIB. Pour caricaturer sa position, si vous mettez des cerveaux à côté d’un gros tas d’énergie gratuite, il se passera quelque chose.

Plusieurs contre-exemples viennent réfuter cette hypothèse, dans les deux sens : 1) Le décollage des “dragons” (Singapour, Japon, Corée du Sud) est parti d’une misère énergétique extrême. C’est une culture de la sobriété et de l’économie, faisant passer les auvergnats pour dispendieux, qui ont permis d’amorcer un décollage économique. L’énergie a été achetée parcimonieusement et à crédit, cela se ressent encore aujourd’hui dans la sobriété des produits asiatiques. 2) La reprise du l’Allemagne après les années 50 (Wirtschaftswunder), alors qu’elle avait bien moins bénéficié du Plan Marshall que la France, s’est faite par l’hyperspécialisation et la transmission d’une culture industrielle bien présente dans le pays depuis des décennies. 3) A l’inverse, la plupart des pays d’Afrique et du Moyen-Orient sont assis sur un immense tas de ressources, sans avoir créé autre chose qu’une économie de rente. le Venezuela est également un cas d’école. 4) La Russie a dû attendre Staline pour exploiter ses ressources et décoller économiquement. Sans volonté politique, rien n’est fait pour vaincre l’inertie et ce que les économistes appellent “le mal hollandais”. 5) Ce fameux “mal hollandais” est d’ailleurs caractéristique : la Hollande, économie industrieuse et d’une sobriété toute calviniste découvre du gaz à Groningue dans les années 60. La monnaie s’apprécie, l’industrie n’arrive plus à exporter et s’étiole. La Norvège en a tiré des leçons et a redirigé cette rente vers un fonds souverain, évitant la contagion de son système monétaire.

En 2026, le pétrole est tellement peu onéreux qu’il est une charge négligeable dans la production de biens et de services à haute valeur ajoutée. Ce sera encore plus vrai lorsque les États-Unis auront mis sur le marché les immenses réserves du Venezuela. Pourtant nous vivons une période de déprise industrielle et de stagnation économique, qui ne s’arrêtera pas demain.

L’énergie est un levier, mais sans personne pour le manier, il reste là, ballant. Alain Peyrefitte note que certains peuples ont un esprit industrieux, d’autres moins. L’esprit antiraciste du temps m’interdit la moindre citation surannée. Peyrefitte met l’esprit protestant au-dessus des autres, on ne peut pas nier qu’il ait statistiquement raison. Il est bien plus dur avec l’esprit latin, qu’il accuse d’être impropre à l’industrie depuis l’infléchissement de la Contre-Réforme. Pour lui, les pays protestants n’ont pas “sur-performé”, ils sont simplement dans le prolongement du boom économique médiéval. Ce sont les Etats catholiques qui ont “sous-performé” depuis le Concile de Trente. S’agit-il d’une corrélation ou d’une causalité, Peyrefitte ne se prononce pas plus que moi à ce sujet.

Partie I : La défiance

Quel problème les sociétés latines ont-elles avec l’industrie ? Pour Alain Peyrefitte, les sociétés protestantes sont restées polycentriques et basées sur la confiance, tandis que les sociétés latines sont devenues monocentriques et marquées par la défiance.

Comment reconnaître une société de défiance ?

Vous cochez toutes les cases ? Félicitations, vous êtes Français.

L’origine de la défiance

L’origine de cette défiance pourrait faire l’objet d’un cercle entier. Peyrefitte en fait une question institutionnelle : il y voit l’enfant terrible de la centralisation et de la bureaucratie, donc du pouvoir impersonnel. Il n’est pas d’accord avec les maurrassiens qui dénoncent la République : il n’y voit que la continuation de la politique de Louis XIV, déjà dénoncée en son temps par Fénelon et Louvois dans des registres différents.

L’administration française fut bâtie pour briser les féodaux. Le système féodal avait ses tares, que Bainville expose brillamment, mais il avait une propriété, qui se révélait un avantage : le pouvoir y était personnel à tous les échelons.

Lorsqu’un pouvoir est assumé à titre personnel, toute décision émane d’une personne précise, qui y engage sa responsabilité, voire celle de sa lignée. Les sheriffs et les juges dans la plupart des états américains sont des pouvoirs exercés personnellement. Le maire d’un village français exerce encore un lambeau pouvoir personnel. Dans un pouvoir personnel, confiance, responsabilité et contrôle forment un triangle. On a confiance car on sait qu’il est facile de trouver un responsable, de le contrôler voire de le juger.

L’inverse d’un pouvoir personnel est un pouvoir impersonnel. Dans une bureaucratie, personne n’assume personnellement le pouvoir. Les bureaucrates agissent, mais n’ont absolument aucune responsabilité externe. Il est impossible de contrôler une administration, personne n’est responsable, sinon “la procédure”. D’ailleurs on ne contrôle pas, on audite.

Un bureaucrate étant irresponsable par son anonymat, la responsabilité de ses actes sera toujours reportée sur le premier pouvoir personnel au-dessus de lui. Les nations anglo-saxonnes, plus décentralisées, ont des archipels bureaucratiques spécialisés, relativement limités en taille, et dédiés à un problème précis. Leur bureaucratie est un outil au service de l’État, mais n’est pas l’État. Dans les pays latins et particulièrement en France, la bureaucratie peut affirmer : l’État c’est moi, voire comme disait Trotski dans son livre “Staline” : “la société c’est moi”. Elle est une et indivisible, centralisée à l’extrême et ne peut pas se tromper.

Un électricien intelligent installe toujours des disjoncteurs entre une prise et le compteur électrique. En cas de problème, seule une partie de l’installation saute. Un jacobin n’a pas ce bon sens. Le pouvoir central, dont les seules têtes sont au gouvernement, est le réceptacle de toutes les colères du pays. A tout vouloir régenter, l’Etat devient seul responsable de tous les problèmes, de la guerre en Ukraine à l’invasion de campagnols au Chalard, 302 habitants. Cette situation est aussi périlleuse que celle d’un arbre seul en haut d’une montagne pendant un orage.

Cette situation engendre deux effets directs :

La société de défiance que je viens de décrire a mis deux siècles à naître, elle sera difficile à décrasser. La dépendance à l’État est une addiction lourde et nous ne savons que trop bien que la démocratie mal appliquée divise.

Partie 2 : Défiance et puissance

La société de défiance dans laquelle nous vivons ne favorise pas une politique de conservation de notre puissance, encore moins de rattrapage.

Passons rapidement sur les évidences :

La place des techniques systémiques

Ca n’est pas de tout cela dont je veux parler, mais de Technique, vous vous en doutez. La puissance d’une nation contemporaine dépend très largement de techniques systémiques. Je m’explique.

Une technique isolée est un savoir-faire qui peut être mis en application par un artisan habile, avec les matériaux du cru, sans nécessiter de chaînes d’approvisionnement longues et complexes. Un bourrelier se fournit en cuir auprès d’un tanneur, mais s’il n’a pas le choix, il peut trouver une vache et lui faire un sort, à condition qu’il possède les rudiments de la technique du tanneur.

L’inverse d’une technique isolée est une technique systémique. Théodore Kaczynski donne l’exemple du frigo. Le principe théorique du fonctionnement d’un frigo est à la portée d’un élève de 3ème et un chauffagiste distingué comme notre responsable fédéral Alsacien peut en fabriquer un s’il trouve les pièces. Pourtant, aucun artisan ne parviendrait à en fabriquer un sans le renfort de nombreuses pièces produites par des usines lointaines, avec de longues chaînes d’approvisionnement et de nombreux sous-traitants.

Toutes les techniques systémiques ne sont pas nécessaires à notre puissance, mais la puissance d’une nation moderne ne peut pas se passer de la plupart. Songez au nombre de savoir-faire impliqués dans la création des SNLE, parmi les objets les plus complexes de la planète.

La confiance n’intervient que très peu dans la mise en oeuvre de techniques isolées. Un ermite peut toutes les mettre en oeuvre sans difficultés, à condition d’en posséder le savoir-faire. Les techniques systémiques quant à elles requièrent de longues chaîne d’approvisionnement impliquant de nombreux acteurs entre lesquels une certaine confiance est nécessaire. Qui se lancerait dans la production d’ailes d’avion s’il n’est pas assuré de débouchés ? Il ne s’agit pas ici de la loi de l’offre et de la demande, comme pour une mine de fer ou une scierie, qui trouveront toujours des clients s’ils vendent au cours du marché. Une aile d’avion est une marchandise qui n’a de sens que si l’entreprise qui la produit est inscrite dans une filière. Une filière est aussi forte que l’est son maillon faible, regardez les déboires d’Airbus avec ses sous-traitants, ou la poigne de fer que Dassault se doit d’avoir avec les siens.

Confiance et spécialisation

On peut dire sans prendre de trop gros raccourci que sans confiance humaine, pas de mise en oeuvre de techniques systémiques, donc pas de puissance. Dans l’histoire, les techniques systémiques sont les premières victimes des effondrements sociaux. Nous savons toujours édifier des bâtiments avec les techniques de construction romaines. Un maçon habile y parviendrait sans peine. Nous serions bien incapables de reproduire aujourd’hui des latifundia, des réseaux d’aqueducs ou des galères fonctionnelles, car les structures humaines supportant ces techniques ont disparu. Même chose pour les relais de poste mongols, l’organisation domestique aristocratique, le bagne de Cayenne ou les corporations médiévales. La connaissance demeure, l’organisation sociale n’existe plus.

Les férus d’empirisme organisateur pourraient s’amuser à repérer quelles techniques systémiques actuelles sont le plus à risque d’effondrement. Je vous donne mon tiercé, dans l’ordre : les objets connectés, la production en flux tendu mondialisée et le cloud computing.

La confiance permet la spécialisation en rendant acceptable la dépendance. Ceux qui pensent que le commerce produit la paix sont dans l’erreur. La psychologie sociale a démontré que nous préférons priver les groupes rivaux d’avantages, même si c’est au détriment de notre groupe d’appartenance et de nos propres intérêts. Seule la confiance entrave ce mécanisme cognitif et nous fait passer en mode coopératif. C’est vrai pour le donneur d’ordres, qui ne fera pas de rétention d’information ou de contrôles intempestifs, mais aussi du côté du prestataire, qui peut “abandonner” sa généricité, gage de résilience, en se spécialisant davantage.

La confiance permet également l’asynchronicité. Lorsque vous confiez une tâche à autrui, vous lui faites confiance pour qu’il la mène à terme, ou qu’il vous informe que ça ne sera pas le cas. Confier, confiance, c’est le même radical. Les informaticiens le savent, l’asynchronicité permet l’exécution en parallèle. Sans confiance, vous ne pouvez pas déléguer efficacement, car vous surveillez sans cesse l’exécutant. La tendance au micromanagement n’est rien d’autre qu’une crise de confiance, ou une maladie mentale.

Enfin seule la confiance permet de briser le silos entre disciplines. Les groupes ne se parlent pas, ce sont leurs membres qui bâtissent des ponts en réutilisant les relations de confiance bâties en dehors : c’est l’influence. Les grandes avancées scientifiques émergent fréquemment à l’interface des disciplines. En économie, les structures de décloisonnement comme l’ancien Commissariat au Plan ou les clubs sont un facteur de réussite majeur. Tout cela repose sur la confiance.

Partie 3 : faire confiance aux machines

La confiance peut-elle être remplacée par la machine ? Cette question a traversé les deux derniers siècles pour parvenir jusqu’à nous, car la machine semble rendre cette substitution possible. Saviez-vous que Thomas Jefferson, individualiste et anti-esclavagiste revendiqué, est aussi l’inventeur du monte-plats ? Cet ingénieux dispositif lui permettait d’être servi, sans que sa conscience ne soit dérangée par la vue des esclaves à son service. Les équivalents contemporains ne manquent pas : sans odeur, sans fumée, vus comme facteur indéniable de progrès, comment imaginer que derrière les soi-disant algorithmes sophistiqués et l’IA se trouvent des esclaves modernes dans des fermes à clic ? Plus le nègre est réduit à une abstraction, plus le négrier peut se croire antiraciste.

La dureté de coeur est bien plus ancienne que la machine. Cependant la machine agit comme un paravent social, ce qui permet à des gens parfaitement normaux de ne pas se poser de questions. Regardez le porno : visionner une vidéo semble anodin, la scène est déjà tournée, les parties les moins glamour sont coupées, l’expérience requiert un endurcissement bien moindre que le recours aux services d’une authentique prostituée. Peu auraient les tripes de visiter une usine Shein. La machine n’excite pas nos neurones miroirs, nous ne voyons qu’une abstraction, une interface utilisateur face à nous.

Tolkien voyait dans la magie l’inverse de la confiance : l’utilisateur de magie impose sa volonté à autrui par un artifice. Son fils Christopher a révélé que chez son père, la magie correspond à la machine dans notre monde. Quelle intuition merveilleuse.

Certains courants de pensée prennent acte de la société de défiance. C’est le cas du néolibéralisme dotcom, aussi appelé Idéologie Californienne. Ce courant prend racine dans la pensée d’Ayn Rand et pourrait être apparenté au mouvement NRx tout en restant distinct de ce dernier. Sa thèse centrale est limpide : la confiance humaine est dispensable, il est possible de la remplacer par l’égoïsme et le contrôle. Des entreprises comme Amazon sont l’incarnation de ce courant managérial à prétention philosophique.

Bien qu’elle le prétende, cette idéologie est incapable de se passer de confiance. Elle la transfère simplement de l’homme à la machine, ce qui n’a absolument rien de neuf et ramène le technocritique que je suis en terrain connu.

Le grand piratage

Comment la machine a-t-elle pu susciter de la confiance, ce mécanisme cognitif qui permet aux humains la création de groupes soudés ? Etudions la manière dont notre cerveau produit la confiance pour comprendre cet ingénieux piratage. Le cerveau place sa confiance dans un acteur lorsqu’il y a cohérence comportementale.

Les circuits neuronaux de la confiance se renforcent lorsque la confiance n’est pas trahie. Le cerveau accepte alors une vulnérabilité partagée de plus en plus grande, qui renforce à son tour la confiance.

Selon les situations, le cerveau tempérera ce jugement à l’aide d’au moins deux autres indicateurs :

Humains et machines jouent à armes égales en matière de confiance cognitive. La plupart des gens ne sont pas dupes et savent sur quelles tâches la machine dépasse l’homme et inversement. Le match ne se gagne pas sur ce terrain, bien qu’il faille noter que de plus en plus de domaines autrefois réservés aux humains sont envahis par les machines.

Les premières machines ne suscitaient absolument aucune confiance affective. C’est encore le cas de la plupart d’entre-elles, bien qu’émerge depuis quelques années de dangereuses machines capables de brouiller les cartes. Profilage émotionnel, exploitation de nos biais cognitifs, beaucoup de techniques ont mûri afin de capter notre attention de plus en plus fortement et de laisser une impression de bienveillance. Pensez aux robots pourvus d’un visage ou aux chatbots capables d’entraîner les plus isolés dans des formes graves de dépendance affective. La maîtrise de la voix et de la vidéo par les IA inquiète le Pape Léon XIV, qui y consacrera sa prochaine encyclique, je ne peux que le rejoindre.

Passons à la cohérence comportementale. Jusqu’à l’arrivée des réseaux informatiques, une machine devait être physiquement reconfigurée par un ingénieur pour changer de comportement. La cohérence comportementale était totale : il y avait toujours une raison parfaitement logique derrière un changement de comportement. Souvent une panne.

Le logiciel, comme je le rabâche à mes étudiants, a pour fonction de rendre les machines reconfigurables facilement, en permanence. Ce que l’on gagne en agilité, on le perd en cohérence comportementale et l’usage de machines redevient aussi fiduciaire que le recours à des humains. La boucle est bouclée.

Comptons les points :

Mettre du logiciel partout revient à ramener la confiance bien humaine dans une économie où on la pensait dispensable, grâce ou à cause des machines. Surprenant n’est-ce pas ? Vous comprenez alors pourquoi une société de défiance comme la nôtre est désastreuse pour notre puissance.

1) La défiance grippe les relations humaines nécessaires à la mise en oeuvre de techniques systémiques. 2) La défiance rend les machines, dans lesquelles nous avons placé notre confiance, dangereuses, maintenant qu’elles peuvent être reconfigurées logiciellement à distance. 3) Le monde du logiciel lui-même, qui sert de liant et d’accélérateur, est lui-même à la fois une machine et une technique systémique.

La Technique, que l’on croyait capable de nous sortir de nos bassesses bien humaines, nous y ramène, in fine. Toutefois, cette démonstration ne correspond pas à la confiance généralement placée dans les machines par nos contemporains, qu’il faut analyser.

Technolâtrie

Qu’est-ce que la technolâtrie qui justifie le titre de cette conférence ? C’est l’idolâtrie de la technique. Merci. De rien. Plus sérieusement, que signifie le mot d’idolâtrie ?

Je vous lis un extrait du livre de la Sagesse :

Voici un potier qui pétrit de la terre glaise à grand-peine, et façonne un par un des objets à notre usage. Avec la même glaise, il façonne les vases les plus nobles et les plus grossiers, procédant, pour tous, de la même manière. Quelle sera la fonction de chaque objet ? C’est le potier qui en décide !

Et puis, avec la même glaise, il perd sa peine à façonner un dieu de vanité, lui qui, né de la terre il y a peu de temps, retournera bientôt à la terre dont il fut tiré, lorsqu’on lui réclamera son âme.

Eh bien, il n’a pas souci de la mort qui l’attend, ni de la brièveté de sa vie, mais il rivalise avec les orfèvres et les fondeurs d’argent, il imite ceux qui coulent le bronze, et se fait gloire de sa contrefaçon.

Son cœur n’est que cendre, son espoir, plus vil que de la terre, et son existence, plus méprisable que de la glaise :

Il a ignoré celui qui l’a façonné, qui lui a insufflé une âme agissante, et, de son souffle, l’a doté d’un esprit de vie.

Il a pris notre existence pour un jeu d’enfant, la vie pour une fête et un marché : « Il faut tirer profit de tout, dit-il, même du mal ».

Mieux que quiconque, celui-là sait qu’il pèche, puisque, avec de la terre comme matériau, il se fait créateur d’objets fragiles aussi bien que d’idoles.

L’artisan n’est pas dupe, il sait d’où sort son idole. C’est parce qu’il prend “la vie pour une fête et un marché”, qu’il “se fait gloire de sa contrefaçon” et qu’il “ignore celui qui l’a façonné” qu’il invite les hommes à placer leur confiance (fides, même racine que la foi) dans une oeuvre certes bien exécutée, mais ne la méritant pas.

La technolâtrie est en fait une simple idolâtrie bien comprise. Je ne pense pas que Sam Altman, patron d’OpenAi soit dupe sur les capacités de ses produits. Cependant il les vend comme la prochaine marche vers la singularité, comme un outil universel délivrant l’homme de l’antique punition d’Adam.

Les gens y croient-ils ? La question est mal posée. En matière de confiance, il n’y a pas d’absolu, sauf peut-être chez les martyrs. La véritable question est la suivante : les gens ont-ils plus confiance dans les machines, ou dans les hommes ? Préfèrent-ils voire la réalité crue de leur dépendance envers leur voisin bien humain, un temps rappelée par le Covid, ou préfèrent-ils trouver leur salut dans les machines et les lambeaux de l’idée de progrès ?

Ce marketing fonctionne et engendre un décalage entre ce que la machine permet vraiment et la confiance que les gens placent en elle, non parce qu’il parle en vérité, mais parce qu’il répond à une souffrance et vient combler un vide créé par la société de défiance. Les gens n’y croient pas, ils veulent y croire.

Dans Terminator 2, Sarah Connor explique que, parmi tous les hommes qui ont traversé la vie de son fils, le Terminator — pourtant une machine — est le seul qui ait été constant, protecteur et fiable. Elle conclut que, dans un monde fou, cette machine était en quelque sorte le choix le plus sain comme figure paternelle.

Un article de Spatola et Macdorman, datant de 2021, corrèle une plus grande acceptabilité de la gouvernance algorithmique et la défiance envers les élites. Il est intéressant de remarquer que sauf chez quelques illuminés, la confiance envers la machine est d’abord une désillusion par rapport aux hommes. Dans une société aussi morcelée et méfiante que la nôtre, il n’est pas possible d’en vouloir à ceux qui choisissent les machines, pensant par là même éviter leurs semblables, voire pire, l’État. Il s’agit du même réflexe qui pousse l’adolescent boutonneux saturé de mal-être à trouver une affinité avec les machines.

Peu après Hiroshima et Nagasaki, le philosophe Günther Anders créé le concept de honte prométhéenne. Il dissèque un discours en vogue : la honte de l’humanité, petite, imparfaite et faible face à sa création : la machine. Le XIXème siècle eut le culte déraisonnable de l’homme, il ne fallait pas être grand clerc pour savoir que ce culte allait décevoir. La machine est la planche de salut des humanistes déçus.

Le mouvement transhumaniste, mélange improbable de la pensée du jésuite Teilhard de Chardin du biologiste nazi von Bertalanffy et des élucubrations d’un grand chercheur comme Norbert Wiener, père de la cybernétique, ne se plaint pas de cette situation. Dieu est mort, l’homme a réalisé son imperfection face à la machine, alors sa plus belle oeuvre sera de créer le stade suivant de l’évolution : l’homme-machine.

Vous l’aurez compris, je ne crois pas plus dans ces fadaises qu’en une dystopie à la Matrix, où la machine a entièrement asservi l’Homme. Placer sa confiance dans les machines revient à s’asseoir sur ses mains, à ne pas chercher à soigner la défiance endémique de nos sociétés et donc à affaiblir à la fois le tissu social et le tissu industriel. Nous mourrions envahis, dépourvus de toute puissance bien avant de voir l’ombre du Basilic de Roko.

Conclusion : Rebâtir la confiance

Ma conclusion va vous décevoir, il faut cesser de nous fuir et rebâtir des sociétés de confiance, si nous voulons avoir un usage sain des machines. Ca n’est pas suffisant, le sujet est bien plus vaste, mais c’est nécessaire. Il s’agit même de la première pierre : on ne critique pas une idole, on ne la remet pas en question avant de l’avoir descendue de son piédestal. Tant que le recours aux machines est du domaine du névrotique, rien ne pourra être fait et la technocritique est une péroraison.

Fabrice Hadjadj affirme que l’homme est d’abord un animal religieux : il a besoin de mettre quelque chose d’absolu au sommet de sa hiérarchie de la confiance. Pour un catholique, la Foi est la confiance en une personne : Jésus-Christ. Beaucoup de nos contemporains n’ont pas la Foi avec une majuscule et ils ont perdu cette “foi en l’humanité”, un peu ringarde qui caractérisait les deux siècles précédents. Deux guerres mondiales, Pol Pot, la Kolyma et le jihad mondialisé ont eu raison des niaiseries rousseauistes. Que peut-on leur proposer ?

A la question “politique ou technologique d’abord”, j’ai déjà répondu : politique d’abord. C’est par les institutions qu’est arrivée la société de défiance, ça n’est pas contre les institutions que nous pourrons rebâtir la confiance. Voyez plutôt ce qu’attend le cerveau humain pour placer sa confiance dans un groupe : 1) Clarté des règles et des normes : règles explicites, sanctions cohérentes, valeurs incarnées. 2) Justice perçue : décisions semblant équitables, traitement respectueux des désaccords, favoritisme limité. 3) Représentation et inclusion : groupe univoque en extérieur, respect des identités de chacun en interne, sentiment d’utilité au sein du groupe. 4) Leadership crédible : compétence, stabilité émotionnelle, capacité à assumer ses erreurs, alignement parole/action. Un pouvoir personnel tel que nous l’avons décrit au début de cette conférence, donc.

Expérimentons déjà cela dans nos groupes d’appartenance avant de prétendre vendre un quelconque remède au reste de la société. Un groupe qui se déchire et se divise alors qu’il n’a pas une miette de pouvoir n’a aucune chance de résister aux courants de la haute mer.

Enzo Sandré