Je mets en ligne sur ce blog une série de conférences, en lien avec un livre que je prépare sur la société artisanale. Le livre ne sortira pas tout de suite, par manque de temps. Ces conférences sont un moyen de tester des idées et de les affiner. Le ton est parfois oral, c’est tout à fait normal, ce n’est pas un texte destiné à l’origine à une publication écrite.
Le livre vise à dépasser ce que l’on appelle couramment “la société industrielle”, bien que je consteste ce terme, sans perte de puissance pour notre pays.
Cette conférence a été donné en novembre 2025 au Réseau Colbert Lyon.
A-t-on rigidifié notre appareil de production avec les machines ?
Les machines ne sont pas des outils et inversement. L’outil comme la machine sont utilisés afin d’étendre nos capacités naturelles d’action sur le monde. Ils permettent d’augmenter notre efficacité dans l’accomplissement de tâches ne les requérant pas strictement (nous pouvons creuser un trou à la main dans une terre meuble). Ils permettent surtout d’effectuer des tâches impossibles sans eux, étendant alors le champ des possibles de leurs utilisateurs.
L’outil accompagne notre espèce depuis des temps immémoriaux. Qu’on les nomme ustensiles, outils, instruments, leur nature est identique : ils sont au moins transportables, mus par la seule force du porteur et non-configurés à un usage précis. L’usage qui en est fait est déterminé par la volonté de l’utilisateur, qui doit posséder un savoir-faire s’il veut être efficace. Un silex ramassé dans un pré est un outil, au moins le temps de son maniement. Des outils plus évolués, comme un marteau, une gouge ou une varlope sont spécialisés pour un but, mais restent détournables : de nombreux métiers manient un marteau, chacun pour des opérations précises. Ces marteaux sont spécialisés selon le métier qu’ils servent et les fonctions recherchées par les artisans, mais même un ramponneau de tapissier peut servir à construire une cabane ou à se défendre si l’on n’a rien d’autre.
Une machine, quant à elle, est un assemblage autonome effectuant une action prédéfinie et fixe de transformation, tant qu’elle est alimentée en matière première et en énergie. La machine n’est pas facilement détournable. Changer un outil de destination ne requiert aucune opération autre que la volonté. Une machine doit être reconfigurée par quelqu’un en ayant les compétences, ce qui prend du temps et peut coûter cher, au moins en manque à gagner : une machine n’est souvent économiquement viable que si elle tourne en permanence.
La machine-outil se situe entre les deux. La machine-outil est asservie à une source d’énergie, exactement comme une machine. Elle possède une opacité à la mesure de sa complexité, mais ne “vole” pas la compétence de l’opérateur, qui garde sa pleine capacité professionnelle. De plus, la configuration d’une machine-outil n’est que partielle : animée par un opérateur humain qui en détermine la course, elle est plus polyvalente qu’une véritable machine, sans l’être autant qu’un outil. Gare cependant aux faux-amis : une machine-outil doit être dirigée par son opérateur, non l’inverse. Une chaîne de montage est une pure machine, ayant pour particularité d’utiliser des humains comme pièces détachées, ce qui est particulièrement aliénant. Pour distinguer machines et machines-outils, il vaut vérifier si l’humain reste le maître, ou non. Donnons quelques exemples contemporains : les tourneurs-fraiseurs, conducteurs d’engins et autres cheminots ne sont pas les ouvriers robotisés des Temps Modernes mais des travailleurs hautement spécialisés, employant des machines-outils.
Une société reposant sur un tissu de machines-outils est plus résiliente que si elle employait des machines. Sur qui la France a-t-elle compté pour produire en urgence des masques et du gel hydroalcoolique lors de la pandémie Covid-19 ? Sur les secteurs du luxe, bien plus manufacturiers que mécanisés. C’est parce que la France était un pays plus manufacturier que machiniste que nous avons pu reconfigurer de très nombreuses usines civiles pour l’effort de guerre en 1914. Parler de culture de défense et de prise de masse de l’armée française en occultant l’impossibilité de modifier rapidement la configuration de notre tissu industriel, à cause des machines, est un point aveugle. Heureusement, la France reste encore en 2025 un pays essentiellement manufacturier, contrairement aux apparences.
Ce cadre de pensée est fondamental. Nous ne sommes pas une nation géante comme l’Inde, la Russie ou les Etats-Unis. Notre “avantage comparatif” pour reprendre le terme de Ricardo est notre savoir-faire qualitatif, notre capacité d’adaptation et notre rusticité. C’est vrai autant dans le domaine civil que dans le domaine militaire. Conserver cet avantage, donc notre rayonnement, c’est prendre garde à ne permettre les machines qu’aux industries qui ne peuvent pas s’en passer. C’est d’autant plus vrai que l’emploi de machines est contagieux : pour être rentable une machine doit stabiliser, donc rigidifier, ses fournisseurs et ses débouchés, ce qui impose progressivement l’usage de machines sur toute la filière.
Niveau technologique de base
L’artisanat basé sur des machines-outils et des outils possède un autre atout non-négligeable dans sa manche, par les temps qui courent : il augmente le niveau technologique de base d’une société. Je m’explique.
Une technique isolée est un savoir-faire qui peut être mise en application par un artisan habile, avec les matériaux du cru, sans nécessiter de chaînes d’approvisionnement longues et complexes. L’exemple le plus caricatural est la fabrication de sabres japonais : Lorsque leur pays était fermé aux échanges, les forgerons japonais se sont rabattus sur le Tamahagane, un fer médiocre qu’ils ont sublimé pour créer les katana traditionnels. Aussitôt le commerce avec la Chine rétabli, la plupart des forgerons ont importé du fer de meilleure qualité, sauf quelques puristes. En matière de techniques isolées, la société complète est la Cité.
L’inverse d’une technique isolée est une technique systémique. Kaczynski donne l’exemple du frigo : aucun artisan ne parviendrait à en fabriquer un sans le renfort de nombreuses pièces produites par des usines lointaines, avec de longues chaînes d’approvisionnement et de nombreux sous-traitants. Le principe théorique du fonctionnement d’un frigo est à la portée d’un élève de 3ème. La Cité ne suffit pas pour produire des techniques systémiques, l’échelon apte à cela est la nation, qui s’est d’ailleurs constituée lorsque la défense commune a eu besoin de telles techniques, ce n’est pas un hasard. Exiger la décentralisation sans comprendre cela est aussi vain que de demander la démocratie locale sans comprendre qu’aucun enjeu communal n’est désormais épargné par les institutions, les normes et les règlements dont le citoyen de base est parfaitement ignare.
Je m’égare, reprenons. En cas de calamité majeure, il n’est pas possible pour une société de retomber “au Moyen-Âge” comme on l’entend souvent. Les techniques isolées ne s’oublient pas. La somme des techniques isolées acquises par une société constitue son niveau technologique de base, celui auquel elle retombe dans le pire des cas. Le vidéaste Björn Duval, aussi connu sous les pseudonymes de Vivre sans Argent et Ma ferme autonome situe notre niveau technologique de base à la fin du XIXème siècle, plus quelques inventions simples du XXème siècle. Si ce qu’il dit est vrai, cela signifie que le siècle dernier n’a pas “sauvegardé” sa progression technique, mais a simplement empilé des assemblages de machines sur d’autres assemblages de machines, ce qu’Ellul a brillamment analysé comme “le système technicien”.
Aucun pays n’est invincible et nous trouverons un jour plus fort que nous. La résilience d’une nation c’est sa capacité à se relever et à revenir dans la course après un choc important. Plus le niveau technologique de base d’une société est éloigné des “technologies de pointe” du moment, plus la chute sera rude et l’effort pour se relever important. Un trop grand décalage peut nous entraîner dans les poubelles de l’histoire alors que nous pensions caracoler en tête avec nos missiles Exocet, notre IA et notre arme nucléaire. Ce sont des techniques systémiques, très utiles à un instant T, mais qui ne font pas progresser d’un iota le niveau technologique de base d’une nation. Un dirigeant doit agir en la matière comme un joueur prudent : il doit sauvegarder souvent sa partie en encourageant la production conjointe de techniques systémiques, pour assurer notre puissance du moment et de techniques isolées, comme un filet de sécurité en cas de pépin massif. D’autant que le climat, les volcans et les astéroïdes sont des catastrophes parfaitement inévitables et tout à fait complémentaires aux ennemis bien humains. 0.3°C de refroidissement climatique ont eu la peau de la plus vieille dynastie royale européenne.
La grande industrie, basée sur des machines, ne sait pas produire des techniques isolées. Elle n’invente pas, elle innove et ne produit que de nouvelles techniques systémiques par-dessus les précédentes. Sauvegarder la civilisation est affaire d’artisans.
Désindustrialisation
Le sujet est également important en ces temps de désindustrialisation, nul besoin d’attendre une quelconque catastrophe climatique ou militaire. Nous parlons souvent de réindustrialisation, mais les filières ne partent pas de rien. Elles se sont constituées par amélioration continue d’un existant. Le céramiste limousin réalisant des céramiques techniques fut simple potier il y a une paire de siècles. Lorsqu’il y a continuité d’une filière, la question d’une reprise d’activité ne se pose pas. L’Occident n’a jamais eu à se poser la moindre question : les transferts technologiques partaient de chez nous. Après un processus intense de désindustrialisation comme nous le vivons, nous ne pourrons pas reprendre immédiatement notre place dans les technologies de pointe.
Plusieurs stratégies existent afin de remonter la pente :
- Soit nous repartons de techniques isolées et de bribes de techniques systémiques restées dans les mémoires, en rebâtissant patiemment les filières à marche forcée.
- Soit nous acceptons un statut de colonie technologique pendant un temps, dans le but d’apprendre et d’imiter. C’est exactement la stratégie chinoise de la seconde moitié du XXème siècle.
La seconde stratégie est douloureuse, pas seulement pour l’honneur, et incertaine. Après 60 ans d’imitation, la Chine reste un géant fragile. La première est la voie la plus sûre, c’est pourquoi en dernier ressort il est capital de garder des industries vestigiales, même sous perfusion de subventions publiques. Les techniques systémiques, nécessaires à notre puissance, sont longues à réacquérir une fois dissipées.
Ces deux voies ne sont pas mutuellement exclusives et se conjuguent bien avec une stratégie agressive de guerre économique et d’espionnage. N’oublions cependant pas que tout ce que nous sauvegardons par la production de techniques isolées sera du chemin en moins à parcourir en cas de chute, qui statistiquement arrivera à l’échelle d’une filière, même avec le meilleur gouvernement du monde. Les PME a esprit artisanal ne sont pas des formes moins évoluées d’industrie, elles sont à la fois des avant-garde et des conservatoires de pratiques qui n’ont qu’à être mise à l’échelle et optimisées ensuite pour créer de la puissance.
L’armée
Mon sujet ne peut pas être épuisé sans évoquer la question militaire.
Depuis le 14ème siècle au moins, la quantité de machines et la puissance militaire sont liées. Le 20ème siècle a accentué ce phénomène au point qu’il est impossible de se passer d’un complexe militaro-industriel moderne pour nos besoins de défense. Les utopistes répondront qu’un désarmement mondial est possible. L’histoire nous enseigne plutôt la permanence de l’affrontement et de la surenchère des moyens.
Une population décidée se formant en milices peut résister jusqu’à faire plier un envahisseur décidé et coriace, malgré un niveau technologique plus faible (mais pas non plus nul). Le Vietnam a résisté aux U.S.A, mais les Vietnamiens, incapables de contre-attaquer, furent forcés de mener la guerre sur leur sol, au prix de leur économie, pendant que l’Oncle Sam coulait des jours heureux sur son territoire. Moralement, la France n’était pas totalement vaincue en 1940, car des Français se battaient encore à Londres, en Algérie ou dans les maquis. Toutefois, cette proposition néglige un point essentiel : les non-combattants étaient sous la coupe de Allemands, qui déterminaient bien plus la politique du pays que les maquisards et en pillaient les ressources. La Résistance doit être l’ultime ligne de défense d’une nation, jamais une situation souhaitable.
Si le cahier des charges est seulement de ne pas être envahis, une très forte culture de l’autodéfense et l’armement de la population suffisent. Une véritable politique de défense nationale doit aller bien plus loin et empêcher quiconque de porter atteinte aux intérêts vitaux de la nation. L’intérêt principal d’un grand avantage technologique est de pouvoir porter la guerre sur le sol de l’agresseur et ainsi d’épargner sa propre économie. La dissuasion nucléaire n’est pas autre chose. Pour frapper et donc pour se défendre ailleurs que sur son propre sol, la machine est aujourd’hui un mal nécessaire, qu’elle soit directement sur le champ de bataille, ou dans l’appareil productif à l’arrière.
Cependant, tout ne se passe pas toujours comme prévu, surtout dans une République qui n’a jamais réussi à tenir l’ennemi loin de nos frontières. Il faut un plan B. La première chose que vise un ennemi intelligent, c’est notre BITD, soit les machines qui produisent nos capacités de défense. Se retrouver nu une fois celles-ci mises hors d’usage est dangereux et elles sont fragiles, au moins dans leur logistique. Il faut qu’une partie de la production destinée à la défense ne soit pas centralisée et machinisée, afin de pouvoir produire de l’équipement et des consommables une fois la grande industrie abattue par l’ennemi.
Il faut que ce “plan B” soit basé sur des machines-outils simples, qui ont l’avantage d’être reconfigurables, donc de ne pas être dédiées en permanence dédiées à la production militaire. C’est le tissu industriel civil qui doit tout entier pouvoir se reconfigurer pour les besoins de la défense, comme nous avions si bien su le faire en 1914. Toutefois l’exploit de 1914 ne pourrait pas être reproduit en intégralité aujourd’hui. Notre parc de machines-outils est bien plus faible que jadis d’une part. D’autre part l’armée n’emploie presque plus d’équipements simples, produits par des techniques isolées et n’a donc pas de doctrine d’emploi permettant de les inclure dans sa stratégie. Si demain l’état de guerre était décrété, nos manufactures ne sauraient pas quels plans de fabrication appliquer et nos officiers n’auraient aucune utilité de matériels pour lesquels ni les soldats professionnels ni d’éventuels réservistes n’auront été formés.
Une doctrine de défense hybride, s’appuyant autant sur de l’armement de pointe que sur des équipements plus simples doit être élaborée si nous voulons que la France gagne collectivement en rusticité et en capacité de se défendre face à un ennemi plus nombreux. Cette question aussi est technologique et sur ce plan aussi, les dernière technologies isolées dont nous disposons remontent à la première guerre mondiale, il est temps de relever aussi notre niveau technologique de base en matière militaire.
Conclusion
Que défendons-nous ? La capacité de choisir notre destin en tant que peuple. In fine à travers l’accroissement de notre puissance, nous défendons nos spécificités, notre identité, notre capacité à choisir une voie politique et à nous y tenir. Voici les fins supérieures auxquelles notre puissance est subordonnée. La formule de « décroissance sous parapluie nucléaire » forgée par Francis Venciton résume à merveille cet objectif.
Or, l’usage immodéré de machines a créé un monde dans lequel rien ne ressemble plus à un faubourg de Rome qu’un faubourg de Tokyo. La one best way des machines uniformise progressivement le monde, tandis que des millénaires d’artisanat avaient donné à chaque peuple une diversité remarquable.
L’auteur Bruno Lussato, que je vous encourage à découvrir, disait que seul l’artisanat civilise. Dans ce cadre de pensée, la machine n’est qu’un mal nécessaire à notre puissance, soit à notre capacité d’avoir la paix. Faire appel à toujours plus de machines et de techniques systémiques pour notre défense est un viol par amour. Le rôle principal du politique, dans une société employant les machines, doit être de séparer l’espace des hommes et l’espace des machines. Le politique doit tenir le glaive, pour que le travailleur en paix achève sont honnête labeur : la civilisation.
Enzo Sandré