Je mets en ligne sur ce blog une série de conférences, en lien avec un livre que je prépare sur la société artisanale. Le livre ne sortira pas tout de suite, par manque de temps. Ces conférences sont un moyen de tester des idées et de les affiner. Le ton est parfois oral, c’est tout à fait normal, ce n’est pas un texte destiné à l’origine à une publication écrite.
Le livre vise à dépasser ce que l’on appelle couramment “la société industrielle”, bien que je consteste ce terme, sans perte de puissance pour notre pays.
Cette conférence a été donné en août 2026 dans le Berry.
Décroissance et puissance
Il est difficile de définir le concept de décroissance en général, tant les courants qui s’en réclament diffèrent, souvent de façon contradictoire. Dans le livre “Quelle écologie pour demain ?” que j’ai codirigé avec Francis Venciton, nous avons pris le parti d’une définition minimale de la décroissance : La décroissance est le refus d’utiliser la croissance économique, fréquemment calculée à l’aide du PIB, comme indicateur valable de la puissance d’une nation.
Pour nous, l’économie est subordonnée à la puissance de la nation, non l’inverse. La puissance, du latin potestas est une capacité à agir, donc à choisir son destin. Une nation puissante est donc une nation qui possède des leviers de pouvoir nombreux et efficaces, qu’elle les utilise ou non. L’arme nucléaire est un facteur de puissance, qu’il est bon de ne jamais utiliser, c’est le principe de la dissuasion. La puissance est divisée par Joseph Nye en soft et hard power, complémentaires. Le hard power est la puissance militaire, diplomatique, économique, tandis que le soft power représente plutôt la capacité d’influence d’une nation.
Je soutiens l’incompatibilité entre puissance et croissance, au moins pour la France du XXIème siècle. Je vais tenter de démontrer que le choix de cet indicateur est une erreur stratégique majeure pour le monde qui vient.
Un dirigeant qui veut à tout prix de la croissance en trouvera. Je vais vous donner plusieurs moyens :
Travail fantôme
Première manière : s’attaquer au travail humain “fantôme”, le terme est d’Ivan Illich. Il s’agit du travail que nous réalisons gratuitement pour notre entourage, sans envisager une quelconque rétribution. Une mère qui travaille, au lieu de s’occuper de son enfant, produit du PIB doublement : en travaillant et en embauchant une nounou. Bingo. Si La Poste vient s’occuper de vos vieux parents, c’est du PIB, alors que si c’est un voisin, cela passe sous les radars de l’INSEE. Un client qui ramène son verre au comptoir vole le travail du serveur, heureusement que l’URSSAF veille. Or, ce travail fantôme est le ciment du lien social, par la logique du don/contre-don. La croissance est profondément individualisante. Une société où personne ne produit ce qu’il consomme et où personne ne consomme ce qu’il produit possède un bien meilleur PIB qu’une société où l’économie est subsidiairement organisée.
L’individualisme que provoque ce lent rognage diminue la puissance des nations. Au niveau du hard power, la conséquence est évidente : pourquoi l’individualiste se laisserait-il enrôler ? Qu’a-t-il à défendre lui qui ne connaît ni famille, ni patrie ? C’est la mentalité dominante de notre jeunesse selon les derniers sondages. Imaginons que cette soupe d’atomes aille au front, quelle cohésion aurait-elle ? Quelle capacité à se relever après un choc moral ? Faible, sans aucun doute, on ne meurt pas pour un tas d’or. Aucune culture de défense ne prend sans patriotisme et aucun patriotisme n’existe sans familles.
Là où l’on trouvait des monades tendant vers l’autarcie sans jamais l’atteindre (familles ayant une petite économie vivrière, villages quasi-autonomes sur l’alimentation, etc.), l’interdépendance de tous envers tous rend le tissu économique très fragile, comme tout système où tout est couplé à tout. Ce phénomène est aggravé lorsque ce qui remplace le lien social est une institution centralisée, donc vulnérable.
Même au niveau du soft power, ce modèle est calamiteux. Les États-Unis d’Amérique l’appliquent déjà, où est notre facteur différenciant ? La France ne rayonne pas par ses influenceurs, ses self-made man et autres individualistes forcenés. Elle rayonne par ses terroirs, par le style de vie “à la française”, dont une grande part de la valeur se crée loin des radars de l’INSEE, souvent gratuitement.
Question énergétique
Dans une société technicienne, où la production est faite en majorité par des machines, la corrélation entre PIB et consommation d’énergie est presque parfaite. Plus d’énergie signifie plus de machines, donc plus de croissance. Aucune organisation humaine ne peut lutter contre la capacité à produire en masse des machines. Sur le terrain quantitatif nous serons toujours perdants.
La seconde manière d’augmenter la croissance est simple : il faut accroître le nombre de machines. Les implications sont intéressantes, là encore.
Qui dit plus de machines dit plus d’énergie pour les alimenter. Les grandes sources d’énergie fossile sont loin de la France. Les risques pour notre puissance sont connus : les pays producteurs peuvent cesser de vendre, les lignes d’approvisionnement peuvent être brisées, ce sont autant de faiblesses, les Allemands en ont fait les frais depuis l’explosion de NordStream. Le nucléaire n’est qu’une solution partielle : tout n’est pas électrifiable et l’uranium ne pousse pas dans les arbres. Les centrales nucléaires sont plus faciles à immobiliser qu’à construire (pensons aux méduses qui ont provoqué l’arrêt de la centrale de Gravelines cet été) et les compétences pour les opérer sont rares. En cas de conflit, neutraliser quelques dizaines d’ingénieurs clés n’est pas difficile.
Plus nous croissons, plus nous consommons d’énergie, plus cette dépendance se fait sentir. Atteindre l’autarcie n’est probablement pas souhaitable, renforcer notre autonomie l’est certainement. Une machine est souvent optimisée pour une source d’énergie précise, voire construite intégralement autour d’elle. Un haut-fourneau par exemple, doit être presque intégralement rebâti s’il doit changer de source d’énergie. Les machines-outils et les outils sont bien moins exposés à ce risque : changez le moteur d’une perceuse à colonne et cela suffit.
Externalités négatives
Qu’est-ce que l’énergie ? C’est la quantification d’une capacité d’action sur le monde. Une puissance, en somme. Il faut cependant prendre garde à ne pas confondre puissance physique et puissance politique, ce serait une erreur.
L’utilisation de plus grandes quantités d’énergie a cependant un effet avéré sur notre environnement. Le naïf pourrait dire que la technique est neutre et que cet effet pourrait aussi bien être positif que négatif. Il n’en est rien pour plusieurs raisons :
- Les comportements humains hérités de milliers d’années à n’utiliser que des matières soit inertes (poteries, roches) soit organiques sont inadaptés à l’ère de la Chimie et provoquent de graves pollutions. La sensibilisation des seuls européens aisés à l’écologie individuelle est un acte homéopathique face à la pollution du reste de la planète, qui aspire au même niveau de développement que nous, non à des leçons de morale.
- La science contemplative, qui permettrait de documenter et in fine d’éviter ou de réparer les nuisances faites à l’environnement sera toujours moins financée que la recherche à but technique.
- L’économie n’est pas décorrélée de l’extraction de ressources et aucun process de recyclage n’est sans pertes. Or, les ressources sont forcément limitées d’une part et leur extraction nécessite de déranger le milieu environnant d’autre part.
- Toute combustion de matières organiques (biomasse, fossiles) rejette des gaz dont l’action sur le climat est avérée. Les lois de la thermodynamique assurent que la recapture de ces gaz sera toujours plus difficile que leur émission, donc consommera plus d’énergie si nous utilisons des machines pour cela.
En résumé, plus de croissance signifie toujours plus de dérangement des écosystèmes et donc plus de pollutions. Je n’insiste pas sur ce point, il n’est pas le plus intéressant car déjà ressassé ad nauseam dans les médias, ce qui, vu leur impopularité, est probablement contreproductif pour l’écologie.
Rigidifier la société
Plus de croissance c’est donc plus de machines. Or, les machines ne sont pas des outils et inversement. Ce point n’est jamais souligné par les écologistes ou les professeurs de technologie, dont le titre signifie pourtant “étude des techniques”. Laissez-moi définir ces termes. L’outil comme la machine sont utilisés afin d’étendre nos capacités naturelles d’action sur le monde. Ils permettent d’augmenter notre efficacité dans l’accomplissement de tâches ne les requérant pas strictement (nous pouvons creuser un trou à la main dans une terre meuble). Ils permettent surtout d’effectuer des tâches impossibles sans eux, étendant alors le champ des possibles de leurs utilisateurs.
L’outil accompagne notre espèce depuis des temps immémoriaux. Qu’on les nomme ustensiles, outils, instruments, leur nature est identique : ils sont au moins transportables, mus par la seule force du porteur et non-configurés à un usage précis. L’usage qui en est fait est déterminé par la volonté de l’utilisateur, qui doit posséder un savoir-faire s’il veut être efficace. Un silex ramassé dans un pré est un outil, au moins le temps de son maniement. Des outils plus évolués, comme un marteau, une gouge ou une varlope sont spécialisés pour un but, mais restent détournables : de nombreux métiers manient un marteau, chacun pour des opérations précises. Ces marteaux sont spécialisés selon le métier qu’ils servent et les fonctions recherchées par les artisans, mais même un ramponneau de tapissier peut servir à construire une cabane ou à se défendre si l’on n’a rien d’autre.
Une machine, quant à elle, est un assemblage autonome effectuant une action prédéfinie et fixe de transformation, tant qu’elle est alimentée en matière première et en énergie. La machine n’est pas facilement détournable. Changer un outil de destination ne requiert aucune opération autre que la volonté. Une machine doit être reconfigurée par quelqu’un en ayant les compétences, ce qui prend du temps et peut coûter cher, au moins en manque à gagner : une machine n’est souvent économiquement viable que si elle tourne en permanence.
La machine-outil se situe entre les deux. La machine-outil est asservie à une source d’énergie, exactement comme une machine. Elle possède une opacité à la mesure de sa complexité, mais ne “vole” pas la compétence de l’opérateur, qui garde sa pleine capacité professionnelle. De plus, la configuration d’une machine-outil n’est que partielle : animée par un opérateur humain qui en détermine la course, elle est plus polyvalente qu’une véritable machine, sans l’être autant qu’un outil. Gare cependant aux faux-amis : une machine-outil doit être dirigée par son opérateur, non l’inverse. Une chaîne de montage est une pure machine, ayant pour particularité d’utiliser des humains comme pièces détachées, ce qui est particulièrement aliénant. Pour distinguer machines et machines-outils, il vaut vérifier si l’humain reste le maître, ou non. Donnons quelques exemples contemporains : les tourneurs-fraiseurs, conducteurs d’engins et autres cheminots ne sont pas les ouvriers robotisés des Temps Modernes mais des travailleurs hautement spécialisés, employant des machines-outils.
Une société reposant sur un tissu de machines-outils est plus résiliente que si elle employait des machines. Sur qui la France a-t-elle compté pour produire en urgence des masques et du gel hydroalcoolique lors de la pandémie Covid-19 ? Sur les secteurs du luxe, bien plus manufacturiers que mécanisés. C’est parce que la France était un pays plus manufacturier que machiniste que nous avons pu reconfigurer de très nombreuses usines civiles pour l’effort de guerre en 1914. Parler de culture de défense et de prise de masse de l’armée française en occultant l’impossibilité de modifier rapidement la configuration de notre tissu industriel, à cause des machines, est un point aveugle. Heureusement, la France reste encore en 2025 un pays essentiellement manufacturier, contrairement aux apparences.
Ce cadre de pensée est fondamental. Nous ne sommes pas une nation géante comme l’Inde, la Russie ou les Etats-Unis. Notre “avantage comparatif” pour reprendre le terme de Ricardo est notre savoir-faire qualitatif, notre capacité d’adaptation et notre rusticité. C’est vrai autant dans le domaine civil que dans le domaine militaire. Conserver cet avantage, donc notre rayonnement, c’est prendre garde à ne permettre les machines qu’aux industries qui ne peuvent pas s’en passer. C’est d’autant plus vrai que l’emploi de machines est contagieux : pour être rentable une machine doit stabiliser, donc rigidifier, ses fournisseurs et ses débouchés, ce qui impose progressivement l’usage de machines sur toute la filière.
Le trilemme de production
Ajoutons à cela un second facteur de rigidité : le trilemme de production. Je soutiens qu’il est impossible pour une industrie d’être à la fois sobre, résiliente au sens industriel du terme, c’est à dire capable de produire en conditions dégradées, et productive. A partir de la Première Révolution Industrielle, la sobriété, auparavant subie, n’était plus qu’un problème d’extraction de ressources. Jusqu’aux années 70 environ, celui qui avait de la ressource pouvait être productif et résilient à la fois :
- Possibilité de faire des stocks à chaque étape de la production pour pallier la panne temporaire d’un élément.
- Stockage de pièces de rechange, voire de machines complètes
- Maintien d’un vivier de remplaçants en cas d’absence d’un opérateur
- Maintenance préventive généreuse, remplaçant des pièces avant tout risque de casse
- Etc.
La période d’insouciance qui précède les chocs pétroliers voit le règne des machines s’installer progressivement. L’énergie abondante est utilisée par un nombre de plus en plus grand de machines. Ces machines grossissent afin de maximiser la productivité par effet d’échelle. De nouvelles sources d’énergie apparaissent : pétrole, nucléaire, “renouvelables” modernes. Du XIXème siècle à la Première Guerre Mondiale, être une puissance, c’est avoir une forte productivité, pilier du hard power. Il est impossible pour une nation qui souhaite tenir son rang de renoncer à la productivité. Au nom de quoi le ferait-elle, de toutes façons ? La sobriété ? Seuls les poètes conservateurs et les réactionnaires défaits relaient la clameur de la nature souffrante. La résilience ? Contre quoi protégerait-elle ? L’euphorie de cette époque fait croire à un monde entièrement domestiqué, contrôlé par l’homme à travers la science. La résilience, pense-t-on, viendra d’une meilleure connaissance du monde par la Science et de sa rationalisation par la Technique. Le monde tel que nos grands-parents l’ont connu n’était plus la jungle primitive, mais un jardin domestiqué par l’homme, qui pensaient en avoir maîtrisé les arcanes. La famine a été vaincue par les pesticides, la maladie par la pharmacie, l’ignorance par la Science. Des dons préternaturels, il ne restait guère que l’immortalité à retrouver, l’intégrité n’attirant pas beaucoup les enfants des hommes.
Les années 70 furent une cassure théorique et pratique. Pratique car les chocs pétroliers vinrent rappeler aux occidentaux leur dépendance à une ressource épuisable et étrangère, dont le prix est fixé par le plus offrant et surtout le mieux armé. Théorique car les poètes ont cédé la place de Cassandre aux scientifiques, qui ont confirmé expérimentalement plusieurs postulats que je ne souhaite pas démontrer ici, pour des raisons de concision :
- L’existence d’un réchauffement climatique global au moins partiellement d’origine anthropique.
- La corrélation entre réchauffement climatique et augmentation de l’instabilité météorologique.
L’absence de sobriété des machines déstabilise le climat et donc tout l’environnement dont nous croyions naïvement nous être abstraits par la Science. Autrement formulé, l’absence de sobriété d’hier entraîne l’instabilité d’aujourd’hui, donc rehausse le besoin de résilience. Nous devons être sobres pour assurer l’avenir et résilients pour survivre au présent. La productivité va en prendre un coup, nécessairement. Une puissance qui désire survivre au XXIème siècle doit être agile, décentralisée et donc ne doit pas reposer entièrement sur des machines, même si celles-ci sont encore indispensables dans certains secteurs, auxquelles elles doivent être strictement cantonnées. Automatiser c’est rigidifier, et ça n’est pas un développeur de logiciels désabusé comme moi qui va vous soutenir le contraire.
L’artisanat
Vous l’aurez compris, une nation comme la France doit être extrêmement prudente avec les machines, donc avec le concept de croissance qui les justifie. Elles ne sont qu’une illusion de puissance à partir du moment où le monde bouge, car elles ne tolèrent pas de grands changements. Il ne faut pas jeter le concept, mais strictement l’encadrer. Le modèle encore balbutiant que je propose, baptisé Société Artisanale, vise à limiter l’usage de machines afin que ce qui fait notre rayonnement et notre joie, le travail de nos mains, soit mis au centre de la vie économique. Certaines machines restent nécessaires, notamment pour assurer notre Base Industrielle et Technologique de Défense, mais le gros de la vie économique peut et je pense doit, être un tissu artisanal basé sur des machines-outils et des outils.
Que l’on ne se méprenne pas, l’artisanat est un mot chargé d’images passéistes, mais il désigne un mode de production industriel parfaitement intemporel. Parler d’artisanat de pointe n’est pas un oxymore, à la limite un blasphème pour les progressistes les plus enragés (l’artisan fait tourner à l’envers la roue de l’histoire selon Marx). Je me revendique artisan du logiciel, qu’est-ce que cela signifie ? Je vous donne la définition de l’artisanat selon l’EAPME :
La production et la transformation de biens et services par l’excellence du savoir-faire du dirigeant, le rôle fondamental du chef d’entreprise qui engage sa responsabilité personnelle et maîtrise tout le processus de production, l’acquisition, la valorisation et la capitalisation du savoir-faire notamment par l’apprentissage, l’intégration de l’entreprise dans son territoire au travers de sa responsabilité sociale.
Analysons-la :
- L’artisanat ne concerne pas que la production de biens (pensons aux coiffeurs)
- L’artisanat est une entreprise dirigée, gérée et majoritairement possédée par des artisans. (Cela n’interdit pas les coopératives et autres projets rassemblant plusieurs corps de métier.)
- L’artisan maîtrise intégralement un métier.
- Le métier est une construction traditionnelle (et corporative, sinon la capitalisation des savoirs ne se fait pas).
- L’artisan est un être enraciné dans un territoire (pas un digital nomad).
- L’artisan capitalise sur un savoir-faire qu’il valorise.
L’artisanat n’interdit pas l’usage de machines ou de machines-outils à partir du moment où celles-ci ne sont pas opaques pour celui qui les utilise ou aliénantes pour autrui. Autrement dit l’artisanat exige la maîtrise complète d’un métier. Il remet au centre l’homme de l’art et cantonne la machine à un rôle de servitude. Un accélérateur de particules fait partie des plus formidables machines jamais conçues par l’humanité. Son utilisation par un physicien des accélérateurs entre complètement dans cette définition. De même pour un développeur de logiciels correctement formé, capable d’expliquer comment fonctionne un microprocesseur (ils sont rares).
Bonus : Et si nous mourrons ? Niveau technologique de base
L’artisanat basé sur des machines-outils et des outils possède un autre atout non-négligeable dans sa manche, par les temps qui courent : il augmente le niveau technologique de base d’une société. Je m’explique.
Une technique isolée est un savoir-faire qui peut être mise en application par un artisan habile, avec les matériaux du cru, sans nécessiter de chaînes d’approvisionnement longues et complexes. L’exemple le plus caricatural est la fabrication de sabres japonais : Lorsque leur pays était fermé aux échanges, les forgerons japonais se sont rabattus sur le Tamahagane, un fer médiocre qu’ils ont sublimé pour créer les katana traditionnels. Aussitôt le commerce avec la Chine rétabli, la plupart des forgerons ont importé du fer de meilleure qualité, sauf quelques puristes. En matière de techniques isolées, la société complète est la Cité.
L’inverse d’une technique isolée est une technique systémique. Kaczynski donne l’exemple du frigo : aucun artisan ne parviendrait à en fabriquer un sans le renfort de nombreuses pièces produites par des usines lointaines, avec de longues chaînes d’approvisionnement et de nombreux sous-traitants. Le principe théorique du fonctionnement d’un frigo est à la portée d’un élève de 3ème. La Cité ne suffit pas pour produire des techniques systémiques, l’échelon apte à cela est la nation, qui s’est d’ailleurs constituée lorsque la défense commune a eu besoin de telles techniques, ce n’est pas un hasard. Exiger la décentralisation sans comprendre cela est aussi vain que de demander la démocratie locale sans comprendre qu’aucun enjeu communal n’est désormais épargné par les institutions, les normes et les règlements dont le citoyen de base est parfaitement ignare.
Je m’égare, reprenons. En cas de calamité majeure, il n’est pas possible pour une société de retomber “au Moyen-Âge” comme on l’entend souvent. Les techniques isolées ne s’oublient pas. La somme des techniques isolées acquises par une société constitue son niveau technologique de base, celui auquel elle retombe dans le pire des cas. Le vidéaste Björn Duval, aussi connu sous les pseudonymes de Vivre sans Argent et Ma ferme autonome situe notre niveau technologique de base à la fin du XIXème siècle, plus quelques inventions simples du XXème siècle. Si ce qu’il dit est vrai, cela signifie que le siècle dernier n’a pas “sauvegardé” sa progression technique, mais a simplement empilé des assemblages de machines sur d’autres assemblages de machines, ce qu’Ellul a brillamment analysé comme “le système technicien”.
Aucun pays n’est invincible et nous trouverons un jour plus fort que nous. La résilience d’une nation c’est sa capacité à se relever et à revenir dans la course après un choc important. Plus le niveau technologique de base d’une société est éloigné des “technologies de pointe” du moment, plus la chute sera rude et l’effort pour se relever important. Un trop grand décalage peut nous entraîner dans les poubelles de l’histoire alors que nous pensions caracoler en tête avec nos missiles Exocet, notre IA et notre arme nucléaire. Ce sont des techniques systémiques, très utiles à un instant T, mais qui ne font pas progresser d’un iota le niveau technologique de base d’une nation. Un dirigeant doit agir en la matière comme un joueur prudent : il doit sauvegarder souvent sa partie en encourageant la production conjointe de techniques systémiques, pour assurer notre puissance du moment et de techniques isolées, comme un filet de sécurité en cas de pépin massif. D’autant que le climat, les volcans et les astéroïdes sont des catastrophes parfaitement inévitables et tout à fait complémentaires aux ennemis bien humains. 0.3°C de refroidissement climatique ont eu la peau de la plus vieille dynastie royale européenne.
La grande industrie, basée sur des machines, ne sait pas produire des techniques isolées. Elle n’invente pas, elle innove et ne produit que de nouvelles techniques systémiques par-dessus les précédentes. Sauvegarder la civilisation est affaire d’artisans.
Conclusion
Le modèle artisanal ne cherche pas la croissance, il cherche l’excellence, qui offre depuis des siècles un rayonnement sans égal à la France. Lorsqu’il le faut, ce tissu économique est suffisamment souple pour se reconfigurer à des fins de défense, ou simplement pour s’adapter à un changement brutal de l’environnement. Avoir une armée professionnelle, très technique, au format réduit est très bien lorsqu’il faut projeter nos forces sur des théâtres extérieurs, comme ce fut le cas en ce début de XXIème siècle. Si la guerre, les catastrophes climatiques ou la maladie frappent à nouveau à nos portes, nous ne tiendrons pas dans la durée sans la reconfiguration totale de l’économie, qui doit donc en être capable, c’est-à-dire ne pas trop reposer sur des machines.
Que l’on ne s’y méprenne pas : la puissance n’est pas un but en soi. Elle n’est que le bouclier devant défendre notre bonheur en tant que Nation et notre quiétude. Le modèle machiniste est une forme d’idolâtrie ou de magie noire qui nous offre un grand pouvoir au prix de notre asservissement. Ce n’est pas un hasard si le génie littéraire Tolkien proposait l’Anneau Unique comme métaphore de la machine ultime.
Cette conférence est extraite d’un livre en cours de rédaction, qui tente de proposer un imaginaire, un projet de société à nos contemporains, ce dont nous manquons cruellement. Tous vos retours m’intéressent, j’ai volontairement inclus dans cette conférence des idées et propositions qui ne sont pas encore tout à fait consolidées.
Enzo Sandré