La guerre des intelligences – recension

Le Dr Alexandre vient de publier un livre afin d’alerter la France endormie du danger de l’Intelligence Artificielle (IA). A l’heure où la Chine et les USA colonisent numériquement le monde, la France a-t-elle encore une chance de peser ? Si oui, faut-il obligatoirement signer un pacte faustien avec la Machine ? C’est à cette réflexion terrifiante mais passionnante que nous invite Laurent Alexandre.

Repenser l’intelligence

La thèse centrale du livre est la nouvelle définition de l’intelligence dans la société  l’information. Les gigantesques masses de données nécessaires à quiconque prétend peser dans le monde d’aujourd’hui ne peuvent déjà plus être traitées par le cerveau humain seul. L’homme a besoin de béquilles algorithmiques pour s’y retrouver. L’intelligence de demain sera en réalité un « coefficient de complémentarité avec l’IA », afin que cette dernière reste un outil et ne devienne pas la maîtresse.

La France part désavantagée de la course au QI, déjà sprintée sans aucune barrière éthique par la Chine. Sans même parler d’eugénisme ou de transhumanisme, débats esquivés depuis des années dans l’Hexagone, nous traînons un vieux boulet : l’école à la française. Tiraillée entre le pédagogisme imbécile et une volonté rétrograde de retour aux Hussards Noirs, elle peine à former les élites de demain.

Les horreurs de la démocratie

Le trait extrêmement noir de la seconde partie du livre (2035-2060) laisse un sentiment de frustration : Laurent Alexandre explique à quel point la logique égalitariste, progressiste et démocratique, incontournable en France depuis 1789, nous happe dans les engrenages terrifiants du transhumanisme.

Comme pour la GPA aujourd’hui, les barrières éthiques de notre civilisation seront contournées à l’étranger. Les plus riches auront accès aux techniques d’amélioration du QI et aux augmentations physiques dans les 50 ans. Dans une France jalouse d’égalité, le différentiel entre les « augmentés » et les autres paraîtra insupportable dans l’opinion. Les augmentations prises en charge par la sécurité sociale seront la dernière promesse électorale à la mode.

Le scénario glacial du jeu Deus Ex : Human Revolution n’est pas loin, avec son cortège d’esclaves s’aliénant pour être employables et autres démiurges augmentés à l’extrême.

Futurologie et science-fiction

La troisième partie du livre (2060-2080) ambitionne d’éclairer des scénarios possibles. Sans doute le livre aurait-il pu s’achever ici. L’auteur relaie des scénarios déjà explorés : la Fondation d’Asimov, le Meilleur des Mondes d’Huxley, Computer God de Black Sabbath, Matrix ou bien Gattacca. Autant s’abreuver directement à la source.

L’évocation de ces scénarios par un influenceur comme Alexandre a tout de même son intérêt : il alerte sur leur possibilité, même marginale et invite à déterminer l’avenir de notre civilisation. Ellul l’avait écrit avant de mourir : dérouler le fil de la Technique en s’interdisant toute interrogation est périlleux car d’autres récupéreront le pouvoir de décider à notre place : milliardaires « philanthropes », dictateurs « éclairés » ou simplement l’opinion aveugle du troupeau. Entamons une réflexion technocritique donc politique. Comme le dit l’auteur pour conclure son ouvrage : « Nous aurons l’IA que nous méritons ».

Enzo Sandré

Cet article est une recension du livre de Laurent Alexandre. Le format papier impose la concision, peu aisée pour traiter d’une œuvre aussi riche. Un article plus long, au format blog et au ton plus personnel reprendra point à point mes critiques.

Laurent Alexandre, La Guerre des intelligences
Intelligence Artificielle versus Intelligence Humaine

JC Lattès, 04/10/2017 20,90€

EAN : 9782709660846

Critique de Deux Ex : Mankind Divided

deus-ex-mankind-divided-couverture-logoDeus Ex : Human Revolution était un jeu équilibré, soulevant des questions sur le transhumanisme, tout en laissant le joueur y répondre. Le personnage de Jensen, augmenté malgré lui était parfait pour cela. Les trois fins possibles étaient d’une finesse suffisante pour alimenter un débat sérieux.

A l’inverse, Mankind Divided est une daube infâme. Dans ce jeu, nous retrouvons le même Jensen, dans un monde où les augmentés sont traités en parias et déportés, à la suite des évènements de Human Revolution. Les scénaristes ont arbitrairement choisi l’une des 3 fins possibles du précédent opus. La mission de Jensen est de déjouer un complot illuminati (oui, oui) visant à éliminer les augmentés !

Les missions secondaires sont sans saveur, la ville de Prague, petite et inintéressante. Human Revolution nous avait habitué à mieux : les immenses villes de Hengsha ou Detroit.
Les graphismes sont les mêmes que ceux du précédent opus, à quelques fantaisies près (histoire de justifier l’achat d’une carte graphique). Je jeu n’est pas toujours très fluide. Aucune nouveauté dans le gameplay, juste quelques gadgets assez inutiles.

Mankind Divided est une mauvaise œuvre de propagande, un jeu bâclé destiné à remplir les poches de son éditeur en débitant un scénario improbable et fade.

Le comble ? Le fil rouge du jeu est la dénonciation des mass médias servant de la propagande.

Du transhumanisme

pacte

L’enfer technicien est pourtant pavé des meilleures intentions. On nous promet abondance, bonheur et santé grâce à la machine. C’est tout juste si tel un marabout-de-boîte-aux-lettres l’expert ne nous promet-il pas la chance et la guérison de la calvitie ! Même speech en somme que pour toutes les techniques du passé, le téléphone, le nutritionnisme ou le nucléaire.

Mais c’est oublier les risques – inhérents à toute technique – et l’aliénation de l’homme : le cerveau humain fonctionne de manière chaotique et partiellement rationnelle quand la machine est procédurale et pleinement rationnelle.
Comment le cerveau humain, qui ne vit et ne créée que grâce à sa part d’irrationnel, y survivrait-il ? Vouloir mélanger les deux, c’est ouvrir la boîte de Pandore, c’est créer un hybride viable,  certes, mais à quel prix ! Nous perdrions une grande partie de notre libre arbitre, les décisions revenant à la machine greffée en nous, en fait à l’entreprise qui la vend. Ce que notre corps gagnera, notre esprit le perdra. Notre âme, après avoir été niée par des siècles de nihilisme, sera irrémédiablement dissociée de notre corps. 

Les buts

L’état, ce monstre amorphe devenu le jouet des gardiens du savoir, nous attend au tournant : il ne prendra ni plaisir ni haine à éradiquer notre humanité pour faire de nous les bons soldats du capital. En effet un des buts officieux du transhumanisme est l’augmentation de notre productivité, dont la contrainte majeure est actuellement nos limites physiologiques. La suppression de la chaîne de commandement, le rapport direct entre l’individu et le gouvernant est un autre but officieux. Nul besoin d’intermédiaires, de buts, d’idéaux ou de capos lorsque l’esprit est asservi, contrôlé et surveillé par la machine. Même Orwell n’avait pas été aussi loin, cela le dépassait.

Qui passera le Styx ?

Le nouveau transhumain dépassera l’humain dans toutes ses capacités physiques (voire mentales ?), ce qui est bien plus inquiétant que réjouissant : Ce ne sont pas en effet les grands d’âme qui souhaiteront souiller leur corps et aliéner leur esprit de cette manière.
Les futurs transhumains le deviendront par envie, par contrainte ou par stupidité; Cette lie de l’humanité insatiable de pouvoir que nous ne connaissons que trop dans notre monde bourgeois décadent, ces pauvres hères enchaînés aux contraintes de leur non-existence moderne et ces chèvres confondant être et avoir : voilà les potentiels transhumains.

L’élite errante

Les premiers sont les plus dangereux : nous parlons de gens déjà capables de vendre leur âme au démon pour plus de pouvoir. La sorcellerie est déjà le lot commun de beaucoup de ceux-ci. Le transhumanisme ne les rendrait que plus nuisibles et inamovibles.
Le rêve de tous ces gens est d’être immortels, sur un tas d’or et de cadavres toujours grandissant. Ils n’ont déjà plus d’âme, ils n’ont rien à perdre en accueillant la machine en eux.
Cette engeance sans noblesse ni scrupules est déjà acquise au technicisme et au Malin. La chute viendra par eux. Ils sont déjà au pouvoir; Ils choisissent les orientations de la recherche et de l’industrie.
Leurs langues sont dorées afin de faire passer pour de la charité et de la bonté ce qui n’est que leur soif de pouvoir et d’ascendant sur le bas peuple. Ils feront passer l’homme-machine comme le salut pour les malades et les invalides ; ils feront pleurer dans les chaumières pour mieux vendre nos larmes au prix du fiel.

Les damnés

Les seconds ne changeront jamais, éternels damnés du monde des vivants. Opprimés depuis leur naissance, ils sont incapables de s’affirmer, de se libérer et de se dresser debout sur le tas de ruines qu’est leur vie après une existence de compromis et de soumission.
Ils sont prêts à accepter toutes les horreurs à condition qu’on les y amène progressivement et qu’on leur jette un os insignifiant en échange. En faire des machines ne sera qu’une étape de plus vers la perte de leur humanité.
Ils serviront en soupirant et en pestant, mais serviront tout de même ces maîtres ignobles et laids. Ils iront jusqu’en Enfer si la pente est suffisamment douce et qu’on leur promet le Paradis au bout du chemin.

Les consommateurs béats

Les troisièmes font partie des dégâts collatéraux de la modernité. Je ne pense pas qu’ils valent la peine de s’attarder sur eux, même par charité. Ce sont des zombis, obéissant à la seule musique du joueur de flute médiatique.
Ils sont les hommes réifiés, charmés et fascinés par la technique. Ignorants de tout et passablement heureux par ce fait, ils ne survivraient pas en dehors du monde moderne. Ils ne feront pas qu’accepter leur robotisation, ils courront vers elle pour peu qu’on y appose une marque branchée et un prix prohibitif, fiers de bouffer du surgelé pendant 10 ans pour se payer leur aliénation à prix d’or. Ceux-là en réalité ne sont pas seulement égarés, ils sont déjà au fond du gouffre et ne font que consommer lentement ce qu’il leur reste d’humain.
Vouloir les sauver est certes très noble, mais revient à vouloir vider un lac avec une louche. Tant que la source ne sera pas tarie il en poussera plus qu’il n’en faudrait à notre monde malade.

Les combattants

Qui restera-t-il pour refuser la machine ? Une poignée de Mohicans, ceux qui déjà résistent, moins ceux qui tomberont dans ce combat, quelles qu’en soient les raisons. Accepter de devenir transhumain au prétexte de se mettre au niveau de nos adversaires est une faute impardonnable. Un transhumain est certes puissant mais n’a plus toute sa raison ni toute sa volonté propre. Il est donc le jouet de nos adversaires, créateurs de ces techniques.
Il faudra aussi tâcher de sortir nos contemporains des sables mouvants du progrès. Certains, surtout les plus enracinés, sont lucides, mais n’arrivent pas à poser de mots sur leur ressenti. Il conviendra de les informer des dangers du transhumanisme ainsi que des justifications mensongères que les vipères qui nous gouvernent useront pour persuader les crédules et les ignorants.
Sur ce combat, contrairement à d’autres, une minorité de combattants ne fera pas pencher la balance seule. Il faut le soutien – passif à minima – des masses dormantes.

Un humain qui se robotise fait une opération irréversible, tant sur son corps que sur son esprit et devient perdu à jamais à notre cause au profit de nos adversaires. Il sera contrôlé à degré variable par nos ennemis pour mener leur combat, donc notre perte.
Si la majorité se réifie complètement, nous n’aurons plus qu’à nous coucher par terre en attendant d’être tués ou bien mis en réserve comme Huxley l’avait écrit. Nous ne pourrons plus rien changer, car la foule passive qui permit les basculements passés sera devenue une armée de robots, actifs dans le sens de l’ordre en place.

Ce qui nous placera dans un dilemme insoluble : se déshumaniser en croyant être efficace et se fondre dans la masse, ou bien mourir en cage au milieu des robots.