Délit d’initié : le PDG d’Intel a vendu ses parts le 29 novembre

Tempête mondiale dans le monde numérique : Intel, géant mondial des microprocesseurs vient d’annoncer la découverte et la correction d’une faille présente depuis plus de 10 ans dans ses produits. 5 à 30% de réduction des performances sont annoncés après application du correctif.

Cette affaire est sans doute connue depuis des mois chez Intel, à en juger par l’étrange transaction réalisée le 29 novembre par son PDG, Brian Krzanich. Le dirigeant a vendu l’intégralité de ses Stock-Options, ne gardant que le strict minimum. Coïncidence ou délit d’initié ? La presse française n’a pas encore évoqué l’affaire.

Enzo Sandré


Pour plus de détails, nous vous proposons un article du site The Motley Fool, traduit par nos soins.

Le PDG d’Intel vient de vendre beaucoup d’actions

Ces transactions ne sont pas à prendre à la légère.

Le 29 novembre, Brian Krzanich, le PDG du géant des puces Intel (NASDAQ:INTC), a déclaré plusieurs transactions sur des actions Intel dans un Formulaire 4 déposé auprès de la SEC (Securities and Exchange Commission).

La plupart des transactions impliquaient l’exercice par Krzanich de stock-options, qui lui permettaient d’acheter des actions Intel à des prix nettement inférieurs à ceux du cours à l’heure actuelle, et leur revente immédiate sur le marché.

Il n’y a en soi rien de mal, ou même d’inhabituel, dans de telles transactions. Les dirigeants d’entreprise, et même certains employés, reçoivent souvent soit des stock-options et / ou des unités d’actions restreintes (UAR) dans le cadre de leurs régimes de rémunération, et les bénéficiaires de cette rémunération voudront tôt ou tard les convertir en liquidités.

En effet, comme expliqué ici, la vente faite par des initiés n’est pas toujours de nature à susciter l’inquiétude.

Toutefois, deux des transactions déclarées par Krzanich dans le formulaire 4 me semblent plus importantes que les exercices de stock-options ordinaires et les ventes subséquentes d’actions. Regardons de plus près.

Krzanich garde le strict minimum

Les statuts d’Intel imposent aux dirigeants et aux membres du conseil d’administration de détenir un certain nombre de titres de propriété à partir du moment où ils travaillent pour l’entreprise depuis cinq ans. Voici les montants basés sur le rang au sein de l’entreprise :

PDG 250,000
Directeur exécutif et président 150,000
Directeur financier 125,000
Vice-président exécutif 100,000
Vice-président senior 65,000
Vice-président administration 35,000
Autres vice-présidents et hauts responsables 5,000-10,000

Krzanich ayant été nommé PDG d’Intel en mai 2013, il devrait avoir 250 000 actions d’ici mai 2018, soit dans environ cinq mois. Il est donc intéressant de noter qu’avant de faire l’une des transactions qu’il a déclarées dans son dernier formulaire 4, il détenait 495 743 actions.

Après les exercices d’options et les ventes subséquentes (qui ont laissé sa position inchangée à 495 743 actions), Krzanich a ensuite réalisé deux autres transactions : une vente de 242 830 actions et une vente de 2 913 actions, chacune s’étant faite au prix moyen de 44,555 $.

Suite à ces deux transactions, Krzanich détient exactement 250 000 actions – soit le strict minimum qu’il doit détenir en tant que PDG.

Qu’est-ce que cela signifie ?

Krzanich a peut-être vendu ces 245 743 actions évaluées à près de 11 millions de dollars au moment des transactions pour payer une nouvelle maison ou acheter une œuvre d’art rare. Cependant, cette explication est trop simple et assez vague, notamment à la lumière de la grande manne qu’il a reçue lorsqu’il a exercé et vendu toutes ces options d’achat d’actions.

Au lieu de cela, étant donné que Krzanich semble avoir vendu toutes les actions qu’il pouvait sauf celles que les statuts d’Intel l’obligent à détenir, j’ai l’impression qu’il n’a pas une grande confiance dans le potentiel des actions Intel. Il est peut-être en cela influencé par un point de vue tiède (voire même négatif) des perspectives commerciales de l’entreprise à court et à moyen-terme.

Après tout, si on se souvient que le directeur financier d’Intel, Robert Swan, aurait déclaré dans une note rapportée par The Oregonian que la société a pour objectif d’augmenter sa capitalisation boursière à 300 milliards de dollars (avec des actions à plus de 60 dollars) d’ici 2021, n’aurait-il pas été plus sage pour Krzanich de garder ces actions, en collectant environ un quart de million de dollars par an en versements de dividendes, jusqu’à ce que chacune rapporte 16 dollars de plus, pour une valeur additionnelle de près de 4 millions de dollars ?

En effet, si on prend en compte l’affirmation qu’il a faite en février selon laquelle le marché potentiel d’Intel devrait atteindre les 220 milliards de dollars d’ici 2021, il semble étrange que Krzanich choisisse de ne garder que les actions que le règlement d’Intel lui impose.

Source : https://www.fool.com/investing/2017/12/19/intels-ceo-just-sold-a-lot-of-stock.aspx

Vers la fin (de la neutralité) d’Internet ?

Le 14 décembre 2017, la FCC[i] a officiellement mis fin à la neutralité du net. Hurlements du côté des « défenseurs des libertés » pro-neutralité, cris de joie du côté des « défenseurs des libertés » anti-neutralité. Cette décision n’est pourtant qu’un symptôme : la toile craque sous le poids des géants du web.

Le postier libre dans le monde libre

Revenons aux origines : Internet était un petit réseau reliant des utilisateurs de taille comparable, souvent à la fois clients[ii] et serveurs[iii]. Le réseau est conçu pour dissocier complètement la couche physique (transmission des informations) du transport (adressage, routage) et de l’information transmise. Pour prendre une image, n’importe quel colis bien adressé peut aller n’importe où en passant par un nombre indéterminé de bureaux de poste, qui communiquent entre eux comme bon leur semble (avion, barque, etc.). Implicitement, le postier n’avait pas le droit de discriminer le colis selon son origine, sa destination, son poids ou son contenu, par exemple en forçant les gros colis à prendre le bateau. Cette neutralité de fait d’Internet a permis son essor face aux réseaux concurrents.

Mon postier est surchargé

La neutralité de principe n’existait pas avant 2004, car elle allait de soi dans un réseau décentralisé. Quand la FCC adopte une déclaration sur la neutralité du net, il s’agissait déjà de sauver ce principe dans un réseau en cours de centralisation.

Les états, renseignement et justice en tête, ne pouvaient pas laisser cette immense cour de récréation sans surveillance. Avènement des pandémies informatiques, expansion du crime ou du simple délit contre le droit d’auteur : Internet devait être surveillé et censuré au besoin. Même les plus grands défenseurs de l’Internet Libre n’ont rien vu à redire. Certains hypocrites craignent une censure extra-légale par les opérateurs privés avec la fin de la neutralité. N’est-ce pas déjà le cas ? L’affaire Stormfront évoquée dans nos colonnes n’est pas autre chose, au nom de la lutte contre les discours de haine. Que dire des réseaux sociaux, véritables sous-réseaux d’Internet, qui censurent à tour de bras ?

Les nouveaux usages d’Internet ont polarisé le réseau : une multitude d’utilisateurs ne fournissant aucune ressource consommant des plateformes toujours plus fréquentées. Pour relier plusieurs villages autonomes, un réseau de petites routes fonctionne très bien. Autour d’une grande ville, vous devrez créer des autoroutes, des ponts, des métros. Internet fonctionne de la même manière. La polarisation crée de la centralisation, qui crée des coûts d’infrastructure.

L’infrastructure d’Internet est gérée par des transiteurs, dont les FAI[iv]. Ils doivent dimensionner la taille des tuyaux au volume qui y circule. Avec la neutralité du net, ils n’ont pas le droit de ralentir ou bloquer un flux sur la base de son contenu, de sa source ou de sa destination. Les transiteurs se voient obligés d’accepter le tout-venant et de dimensionner leurs infrastructures en conséquence. La neutralité du net a un effet pervers : elle permet un chantage des plateformes envers les transiteurs. Un exemple : YouTube est très apprécié des utilisateurs, qui se plaignent auprès de leur FAI à la moindre lenteur (« je paie pour ça »). Le FAI fait pression sur le transiteur pour augmenter la taille du tuyau le reliant à YouTube. Le transiteur doit réaliser des investissements assez lourds auquel YouTube refuse de participer, arguant que le tuyau bâti pour lui est neutre, donc théoriquement utile à tous. Les abonnements à la carte étant interdits par la neutralité du net, le coût est globalement répercuté sur l’utilisateur final.

Internet : une ressource

La fin de la neutralité du net va coûter cher aux plateformes comme YouTube ou Netflix, obligées de partager la facture de transit avec les utilisateurs qui les regardent. Pour la France, ce sera la seule conséquence de cette décision américaine, à moins que les autorités européennes ne décident d’en finir elles aussi avec la neutralité du net.

La fin de la neutralité est un symptôme de l’internet-marché : un portail de services à la carte. 5€/mois pour YouTube, 10€ pour Google, ne laissant pas de place en dehors des géants prêts à payer pour y figurer. L’utilisateur possèdera un simple terminal, sorte de smartphone verrouillé où l’on ajoute des applications.

L’avenir d’Internet est sombre, mais il est tout à fait probable qu’un autre réseau le remplace dans les années à venir. Il devra éviter les trois écueils qui tuent Internet : régulation des géants qui déstabilisent physiquement le réseau (GAFA, mais aussi FAI obèses), chiffrement intégral des échanges pour éviter les intermédiaires trop curieux et atténuation de la dichotomie client/serveur (P2P, réseau distribué).

La liberté du réseau a un prix, incompatible avec sa centralisation.

[i] Federal Communications Commission, l’autorité régulatrice des télécoms aux USA.

[ii] Le client demande une ressource sur le réseau

[iii] Le serveur fournit une ressource à la demande

[iv] Fournisseurs d’accès à Internet

La guerre des intelligences – recension

Le Dr Alexandre vient de publier un livre afin d’alerter la France endormie du danger de l’Intelligence Artificielle (IA). A l’heure où la Chine et les USA colonisent numériquement le monde, la France a-t-elle encore une chance de peser ? Si oui, faut-il obligatoirement signer un pacte faustien avec la Machine ? C’est à cette réflexion terrifiante mais passionnante que nous invite Laurent Alexandre.

Repenser l’intelligence

La thèse centrale du livre est la nouvelle définition de l’intelligence dans la société  l’information. Les gigantesques masses de données nécessaires à quiconque prétend peser dans le monde d’aujourd’hui ne peuvent déjà plus être traitées par le cerveau humain seul. L’homme a besoin de béquilles algorithmiques pour s’y retrouver. L’intelligence de demain sera en réalité un « coefficient de complémentarité avec l’IA », afin que cette dernière reste un outil et ne devienne pas la maîtresse.

La France part désavantagée de la course au QI, déjà sprintée sans aucune barrière éthique par la Chine. Sans même parler d’eugénisme ou de transhumanisme, débats esquivés depuis des années dans l’Hexagone, nous traînons un vieux boulet : l’école à la française. Tiraillée entre le pédagogisme imbécile et une volonté rétrograde de retour aux Hussards Noirs, elle peine à former les élites de demain.

Les horreurs de la démocratie

Le trait extrêmement noir de la seconde partie du livre (2035-2060) laisse un sentiment de frustration : Laurent Alexandre explique à quel point la logique égalitariste, progressiste et démocratique, incontournable en France depuis 1789, nous happe dans les engrenages terrifiants du transhumanisme.

Comme pour la GPA aujourd’hui, les barrières éthiques de notre civilisation seront contournées à l’étranger. Les plus riches auront accès aux techniques d’amélioration du QI et aux augmentations physiques dans les 50 ans. Dans une France jalouse d’égalité, le différentiel entre les « augmentés » et les autres paraîtra insupportable dans l’opinion. Les augmentations prises en charge par la sécurité sociale seront la dernière promesse électorale à la mode.

Le scénario glacial du jeu Deus Ex : Human Revolution n’est pas loin, avec son cortège d’esclaves s’aliénant pour être employables et autres démiurges augmentés à l’extrême.

Futurologie et science-fiction

La troisième partie du livre (2060-2080) ambitionne d’éclairer des scénarios possibles. Sans doute le livre aurait-il pu s’achever ici. L’auteur relaie des scénarios déjà explorés : la Fondation d’Asimov, le Meilleur des Mondes d’Huxley, Computer God de Black Sabbath, Matrix ou bien Gattacca. Autant s’abreuver directement à la source.

L’évocation de ces scénarios par un influenceur comme Alexandre a tout de même son intérêt : il alerte sur leur possibilité, même marginale et invite à déterminer l’avenir de notre civilisation. Ellul l’avait écrit avant de mourir : dérouler le fil de la Technique en s’interdisant toute interrogation est périlleux car d’autres récupéreront le pouvoir de décider à notre place : milliardaires « philanthropes », dictateurs « éclairés » ou simplement l’opinion aveugle du troupeau. Entamons une réflexion technocritique donc politique. Comme le dit l’auteur pour conclure son ouvrage : « Nous aurons l’IA que nous méritons ».

Enzo Sandré

Cet article est une recension du livre de Laurent Alexandre. Le format papier impose la concision, peu aisée pour traiter d’une œuvre aussi riche. Un article plus long, au format blog et au ton plus personnel reprendra point à point mes critiques.

Laurent Alexandre, La Guerre des intelligences
Intelligence Artificielle versus Intelligence Humaine

JC Lattès, 04/10/2017 20,90€

EAN : 9782709660846

Les « alternet » sont-ils viables ?

S’estimant privés de leur liberté d’expression, les groupes d’alt-right américains s’organisent face à la censure des géants de la Silicon Valley, très marqués à gauche. Posséder son propre serveur n’est aujourd’hui plus suffisant : les entreprises gérant l’infrastructure d’Internet n’hésitent pas à filtrer jusque dans les couches les plus basses du net : déconnexion de serveurs, retrait de noms de domaine, etc. Stormfront et The Daily Stormer, deux sites d’information de l’alt-right ont eu leur domaine retiré. Le site d’écoute musicale Spotify, le site de rencontre OkCupid et Paypal bannissent les prétendus « nazis » hors du web. Facebook et AirBnb ont supprimé les comptes liés à la manifestation de Charlottesville. Des centaines de comptes Facebook et Twitter sont suspendus chaque jour, y compris en France.

Pour l’instant, la censure extra-judiciaire ne concerne que les terroristes et « la haine », réelle ou soupçonnée. Les hypocrites défenseurs de la neutralité du net peuvent donc encore faire semblant de croire que cette dernière, morte depuis des années, existe toujours.

Une réussite très élitiste

Le réseau social Gab , fer de lance de la contestation, a proclamé le 10 août dernier la naissance de la « Free Speech Tech Alliance ». Cette alliance de professionnels doit permettre à terme la création d’un véritable « Alternet » : une partie d’Internet débarrassée de la Silicon Valley et de sa censure morale. Sur le papier, le projet sonne bien, mais sa viabilité est questionnable.

D’autres ont essayé avant eux, la réputation sulfureuse en moins. Depuis les années 90 les groupes crypto-anarchistes combattent l’Internet centralisé qui a accouché des fameux GAFA. Leur credo ? Les méthodes de chiffrement utilisées massivement doivent permettre la protection des échanges. Si vous envoyez un message chiffré, ce message est suspect pour d’éventuels attaquants, qui tenteront de le déchiffrer. Si vous chiffrez tout jusqu’à votre liste de courses, le volume de données sera trop important pour être traité.

Le succès de ces activistes est mitigé, malgré leur présence très importante dans le monde du logiciel libre. C’est une réussite technique très élitiste : l’essor des crypto-monnaies, des réseaux cachés, des darknets et des blockchains le prouve. Leurs seules réussites « grand public » sont la généralisation du protocole web chiffré HTTPS (car largement soutenu par la banque et le e-commerce) et la généralisation de messageries instantanées supportant le chiffrement de manière limitée (Telegram, Messenger …)

Difficile de réformer internet

Le projet de la Free Speech Tech Alliance est plus ambitieux. Une poignée de militants peut parfaitement communiquer à l’insu des services de renseignement, Daech et les fameux « hackers russes » de la campagne américaine l’ont prouvé. Pour toucher un public plus large, donc bien moins formé, il faut des outils plus conviviaux, ayant une certaine masse critique pour se faire connaître, mais surtout contrôlant toutes les couches du réseau.

Les réseaux informatiques fonctionnent comme un empilement de couches techniques (modèle OSI). La plus basse est la liaison physique, le signal électrique, lumineux, radio qui permet d’acheminer les données. La plus haute est constituée des programmes utilisant le réseau. Chaque couche est en principe indépendante des autres : on peut faire passer la même information par différents chemins sur le réseau, utilisant diverses technologies (fibre, ADSL, 4G) sans que cela change quoi que ce soit à l’arrivée.

Celui qui contrôle les couches les plus basses peut toujours censurer les couches au-dessus. Coupez le câble réseau, l’application la plus performante tombe. Un site Internet, un service de noms de domaine (DNS) se situent tous sur la dernière couche du réseau. Les géants du net contrôlent les couches inférieures : ils peuvent censurer à volonté.

Si l’alt-right a pour ambition de créer son propre safe-space sur Internet, elle devra bâtir toute une infrastructure. Elle doit donc posséder à minima : ses hébergeurs[1], ses bureaux d’enregistrement de noms de domaine[2], ses autorités de certification[3], ses fournisseurs d’accès à Internet[4] et ses transiteurs de contenu[5]. Tous ces acteurs doivent être utilisés par une certaine masse de sites lambda afin d’être indispensables à la vie d’Internet et ne pas se faire censurer. S’ils ne sont utilisés que par l’alt-right, ils seront rapidement mis au ban d’Internet. Chacun de ces acteurs nécessite des millions de dollars d’investissements, plusieurs années de dissimulation et des centaines de professionnels. L’alt-right a-t-elle les épaules de ses ambitions ?

Je n’ai évoqué ici que les cas des USA. Dans les pays où l’état se mêle de liberté d’expression comme en France, il faut aller bien plus loin, parfois contre la loi ce qui rend toute solution grand public complètement irréaliste. Dans notre pays, l’Internet libre ne sera toujours qu’un fantasme. Sauf changement politique radical, la liberté d’expression ne pourra qu’être le luxe d’une avant-garde de techniciens.

Enzo Sandré

[1] Mettent des machines connectées 24/24 à disposition de clients : sites Internet ou logiciels divers.

[2] Permettent de retrouver une ressource à partir d’un nom simple à retenir : enzosandre.fr par exemple

[3] Délivrent des certificats permettant de s’assurer qu’un contenu est bien émis par qui de droit

[4] Connectent les particuliers au réseau Internet, ils sont la première ligne de la censure.

[5] Les « plombiers » du net : ils connectent tous les acteurs ci-dessus entre eux via de vastes réseaux régionaux

Le vice-amiral Coustillière se fiche des backdoors

La nomination du vice-amiral Coustillière comme DGSI[1] du MINDEF est mal passée auprès de certains experts français de la cybersécurité. En cause : une déclaration datant d’un an dans laquelle le gradé déclare que les principales failles de sécurité ne viennent pas des portes dérobées[2] introduites dans les logiciels de Microsoft et qu’il « se fout de ce débat ».

Au-delà de son manque de subtilité, l’Amiral n’a peut-être pas tort. Dans le cadre de l’OTAN, nos systèmes militaires n’ont en théorie rien à craindre des américains, nos « amis ». Il est même plus utile que tous les pays alliés travaillent sur une base logicielle commune.

Si la souveraineté de la France intéresse tant les experts de la cybersécurité française, qu’ils demandent d’abord la sortie de l’OTAN, ils n’en seront que moins hypocrites.

Enzo Sandré

[1] Directeur général des systèmes d’information

[2] Failles de sécurité intentionnellement introduites par l’éditeur du logiciel, notamment sur demande de services de renseignement (NSA, CIA …)

Emprisonnons les mauvais développeurs

 Dans toute profession, on peut voir le travailleur de deux manières. Soit on le considère comme un ouvrier, simple paire de bras reliée au cerveau de son chef. Soit on le considère comme un artisan, humain constitué d’un encéphale fonctionnel relié à une paire de bras.

Ce débat peut paraître lointain, mais quand on pose cette question à propos d’une profession qui dirige le monde, elle prend une gravité certaine. La condamnation vendredi 25 août du développeur James Liang, à 40 mois de prison et 200 000€ d’amende pour son rôle dans l’affaire Volkswagen le montre.

Soit on considère le développeur comme un exécutant, donc irresponsable de ce que son donneur d’ordre lui demande.

Soit on le considère comme un artisan, responsable de ses actes et des effets des monstres qu’il créé.

Préférez-vous confier votre pacemaker, votre voiture autonome et votre centrale nucléaire à des professionnels du développement ou à des esclaves du capital ? Les premiers obéissent à des règles de l’art ainsi qu’à une éthique. Les seconds obéissent aveuglément à leur chef, qui n’y connaît rien et ne jure que par la rentabilité.

La conséquence directe de ce choix est le droit ou non des développeurs à se diriger eux-mêmes. Un ouvrier n’a aucune compétence propre, il est une paire de bras. Il n’a pas de devoirs, donc pas de droits non plus. Son rôle social est au mieux celui d’un syndiqué se battant pour des conditions de travail décentes.

Un artisan est un professionnel qui a le devoir de produire un travail bon et utile à la société, il doit donc exiger des droits allant dans ce sens. Le premier est celui d’être protégé par des normes que nul ne peut ignorer : les règles de l’art. Le second est celui d’être jugé en première instance par ses pairs, sur la base desdites normes. Le troisième est celui d’être défendu et conseillé par les maîtres de sa profession, y compris face à son donneur d’ordres lorsque l’éthique professionnelle est en jeu.

Si notre ami James Liang avait eu un corps de métier pour le défendre face aux exigences frauduleuses de ses supérieurs, aurait-il accepté de trafiquer les véhicules ? Isolé, le lanceur d’alertes risque le licenciement, la ruine et la prison. Les règles de l’art opposables protègent le professionnel, elles ne sont pas un carcan. Le but premier d’un corps de métier est la diffusion de celles-ci afin que nul ne puisse les ignorer.

Une société qui interdit les ordres professionnels n’a pas le droit de se plaindre des méfaits de travailleurs toxiques. Au pire malhonnêtes, au mieux sans défense face aux exigences de leur hiérarchie, ils sont la conséquence de la recherche du profit à tout prix. Les premiers doivent être jetés en prison, les seconds doivent être défendus et accompagnés.

Derrière la question de la responsabilité des travailleurs devant leurs actes, deux visions de la société s’opposent : la première bâillonne l’éthique au nom de la rentabilité, pavant la voix à une véritable voyoucratie du capital. La seconde jugule les pratiques néfastes au nom de l’éthique et du bien commun. Avènement de corporations servant le bien commun, ou triomphe du Capital. Aucune autre alternative n’existe.

Enzo Sandré

Google au secours des obèses de l’Internet

QUIC, SPDY et maintenant BBR. Les initiatives de Google sont louables, mais vaines.

Pour prendre une image : C’est comme agrandir les portes pour laisser passer les obèses. Quand ils auront encore grossi ils ne passeront plus. De plus l’agrandissement des portes n’apporte rien aux gens bien-portants et peut même en inciter certains à se laisser aller puisqu’il est aussi facile de vivre obèse que sain.

La seule solution pérenne capable de sauver la neutralité du net et Internet en général, c’est de dégraisser.
Non, une page web de 1Mo n’est pas normale. En comparaison, les œuvres complètes de Shakespeare pèsent 100 fois moins !
Même une vue Google Maps ne dépasse pas 500ko.

Mais pour ça encore faudrait-il que les développeurs web se forment à ne plus être des porcs. Il faudrait d’abord qu’ils aient conscience d’être d’ignobles saligauds, ce qui pose la question de créer un label de qualité, voire de réglementer l’accès à la profession pour les pires d’entre eux.

Salopez le serveur avec votre code bancal c’est vous qui payez, mais ne refilez pas votre chtouille au client. Si votre site ne peut pas être chargé en moins de deux secondes par la mamie du Cantal sur son ADSL (1Mb/s) c’est de la merde. Point, fin du débat.

Les administrateurs réseau se cassent le cul depuis 20 ans à accélérer le web. La seule réponse des devs web a été d’alourdir encore les pages. C’est comme si les constructeurs automobiles avaient profité de la sobriété en carburant des nouveaux moteurs pour créer des bagnoles à 24 cylindres.Très responsable comme comportement.

Je n’épargne pas les graphistes, qui ont pris tellement de drogues ces dernières années qu’une page doit à minima avoir 3 carrousels et 2 images en 4K et 18 feuilles de style pour être considérée comme belle. Même Pieter Bruegel faisait moins chargé que vos bouses.

Lussato avait averti dans les années 80 : soit l’informatique s’amende, s’allège et privilégie les microsystèmes décentralisés, soit elle crèvera de sa centralisation et de son obésité, devenant le jouet exclusif de quelques multinationales. Et ce sera bien fait.

Enzo Sandré

Simone Veil : Se protéger quand la censure frappe

Le 30 juin 2017, jour de la mort de Simone Veil, un visuel aux airs d’hommage est diffusé sur les réseaux sociaux. Il indique un site simoneveil.com, dénonçant très subtilement l’avortement de masse comme un abus non désiré par la défunte. Le groupe anti-avortement Les Survivants avait préparé son coup bien à l’avance puisque le nom de domaine a été réservé le 7 septembre dernier.

Un cadre légal bafoué

Quelques heures après sa publication, le site des Survivants a été suspendu par l’hébergeur OVH, sans qu’aucune décision de justice ne l’ait autorisé à faire cela. Un coup de fil de l’avocat de la famille a suffi pour que l’hébergeur se couche devant les menaces, au mépris de la loi. Ca n’est pas la première fois que les Survivants essuient un tel revers extra-légal : la plateforme de cagnotte HelloAsso avait ainsi supprimé la collecte de l’association quelques jours auparavant.

Le droit français fait d’un site Internet une publication comme un autre, soumise aux règles relatives à la liberté d’expression. La censure d’un contenu doit obligatoirement être prononcée par un juge, lors d’une procédure classique ou en référé. Dans cette affaire, aucun juge n’a été saisi, ni pour atteinte à l’image de la défunte, ni pour délit d’entrave à l’IVG, ni pour diffamation.

La presse, qui se targue d’être la gardienne de la liberté d’expression et de l’état de droit© s’est unanimement félicitée de cette décision. Certains sites insoupçonnables d’incompétence comme Numerama ont même sciemment menti. En jouant sur une nuance imperceptible par le profane, ils expliquent que le site n’a pas été censuré, mais que le nom de domaine simoneveil.com l’a été au motif qu’il utilise le nom et l’image de la défunte sans autorisation.

Cela est faux : le nom de domaine n’a pas été suspendu et fonctionne toujours. Quand l’internaute tente de se connecter le message signifie implicitement que l’hébergeur OVH a suspendu le site. Dans le cas contraire une erreur « Adresse Introuvable » aurait été affichée comme  si vous saisissiez une adresse inexistante (exempledesiteinexistant.com par exemple). Les domaines .com appartiennent à l’ICANN, une autorité administrative américaine avec ses propres règles, qui n’a que faire des caprices d’un avocat parisien. Le motif n’est pas invalide pour autant : les Survivants pourront ultérieurement se voir retirer le domaine, après de nombreux mois et une longue procédure.

Se protéger face à la censure

En France, un hébergeur peut violer la liberté d’expression et être félicité par la caste journalistique. A cela s’ajoutent des lois à la légitimité discutable, comme le délit d’entrave numérique à l’IVG ou une vision très large de l’incitation à la haine. Il peut parfois être légitime de prendre des mesures contre la censure afin de poursuivre de combats nécessaires au bien commun.

Pour censurer, la justice dispose de quatre angles d’attaque : suspension du contenu chez l’hébergeur,  suspension du nom de domaine, condamnation pénale du responsable éditorial et blocage administratif. Chacune de ces mesures obéit à un cadre légal bien précis, dont il suffit de sortir pour échapper à la loi.

Ce qui est arrivé aux Survivants est une suspension de contenu. Elle n’est possible qu’auprès d’un hébergeur français ou ayant des accords judiciaires avec la France. Si les Survivants décidaient d’héberger leur site aux U.S.A, au Cameroun ou en Corée du Nord, le site fonctionnerait de nouveau normalement.

La suspension de nom de domaine est plus complexe, mais on peut esquiver le problème. Si un nom de domaine est bloqué, un autre peut être facilement acheté, puis à nouveau un autre. Le site T411 a survécu des années comme cela grâce à la lenteur des procédures administratives. Exemple : simoneveil.net.

Un responsable éditorial ne peut être condamné que s’il est soumis à la loi française. L’utilisation de prête-noms étrangers est une solution abordable. Renseignez-vous impérativement auprès d’un avocat, la loi française a pris des mesures contre ces pratiques.

Le blocage administratif sert à l’état lorsqu’il a épuisé les autres recours. Il s’agit d’un blocage du site chez le FAI de l’internaute, au moment de la consultation. Il empêche la consultation par tous les internautes n’ayant pas de connaissances techniques étendues, ce qui est redoutable. TOR est le moyen le plus connu de contournement.

Au nom de bons sentiments ou d’idéologies moralisatrices, états et entreprises se permettent de châtier le mal-pensant, censurant à tour de bras. Il est important pour tout créateur de contenu de connaître des contre-mesures. A ceux qui pensent que la neutralité du net et la liberté d’expression tombent du ciel, nous répondons par la phrase de Maurras : « Les libertés ne s’octroient pas, elles se prennent ».

Avertissement : Ce court article ne saurait être exhaustif ou exact : prenez contact avec un spécialiste (technique et juridique) avant de mettre en œuvre de telles solutions.

Enzo Sandré

Décoder les développeurs : enquête sur une profession à l’avant-garde

Celui qui raisonne comme au XXème siècle ne peut pas comprendre les développeurs. Ils sont les enfants terribles de la post-modernité, dans toutes ses contradictions : symboles du progrès technologique guidés par une conscience artisanale ; cols blancs à la mentalité ouvrière bien trempée ; libertaires contractualistes rêvant de communautés de métier ; geeks technophiles sévèrement critiques de la machine.

Cette profession si particulière (que j’exerce moi-même avec beaucoup de fierté) annonce-t-elle un nouvel âge du travailleur qualifié ? Elle pourrait, comme le dit l’auteur « dessiner les contours d’organisations différentes, qui valorisent l’autonomie, la collaboration et l’énergie créative » et estomper le brouillard du taylorisme. Pour comprendre comment, il est incontournable de se pencher sur les caractéristiques du métier de développeur.

Le col ciel : un artisan de l’information

Le rôle d’un développeur est de programmer des logiciels en écrivant des instructions exécutées par la machine : le code. Le travail de développeur est hybride entre la profession intellectuelle et l’artisanat. L’auteur utilise l’expression « cols ciel », jonction entre les « cols bleus » et les « cols blancs » pour les désigner.

Comme tout artisan, le développeur ne peut pas être un individualiste. Même celui qui travaille seul a besoin de ses pairs. De nombreuses communautés en ligne ou physiques permettent au développeur de se former, de résoudre des problèmes rencontrés par d’autres ou de partager du code, en dehors de tout cadre marchand. La plupart des logiciels qui forment l’écosystème informatique aujourd’hui sont libres et aucun développeur ne pourrait travailler en autarcie sans programmer des années pour afficher la moindre image. En un sens, tout développeur est un héritier, devant tout à ses prédécesseurs.

Celui qui travaille en équipe est étroitement lié à ses coéquipiers, car tous modèlent en même temps le produit. Tout comme un orchestre, une équipe doit d’abord apprendre à travailler ensemble et le moindre changement humain est handicapant, le temps d’apprendre à travailler avec le nouveau venu. La taille d’une équipe n’indique en rien sa productivité : si un développeur peut faire un programme en neuf mois, neuf développeurs n’arriveront pas forcément à faire un programme en un mois, sauf s’ils ont appris à œuvrer ensemble.

Les rapports des développeurs avec les managers sont souvent conflictuels : les deux mondes ne se comprennent pas. Des pratiques comme la programmation en binôme, la revue de code mutuelle, le développement piloté par les tests et les entraînements sur du code improductif sont courantes dans les équipes de développement mais constituent de vraies hérésies pour un successeur de Taylor. Plus frustrant : les managers ont rarement le dernier mot face aux développeurs. Le code peut être soumis à des mesures objectives de qualité et de fonctionnalité. Comme le menuisier peut renvoyer son chef à la mesure de l’équerre et du fil à plomb, le développeur peut prouver la conformité du programme aux spécifications par des tests.

Chaque morceau de code produit doit pouvoir être relu et édité facilement, il en va de la productivité de l’équipe. « Laisse le code plus propre que tu ne l’as trouvé » est une des devises des développeurs. Etonnamment, ceux qui suivent cette règle finissent par l’intérioriser en une sorte de conscience ouvrière : le travail bien fait devient un primat.

Une profession en devenir

L’auteur dresse un portrait particulièrement élogieux des développeurs. Je dois dire que je m’y retrouve presque intégralement, me définissant moi-même comme « artisan-développeur ». Hélas l’auteur laisse dans l’ombre la majorité de la profession, les « analystes-programmeurs » et autres « ingénieurs développement ». L’analyste-programmeur pratique le même métier que le développeur, mais avec une mentalité différente : il privilégie un logiciel rapidement fonctionnel à un travail léché et préfère tout planifier à l’avance dans d’énormes cahiers des charges. Alors que le développeur n’a pas d’autre plan de carrière que de devenir un maître, l’analyste programmeur ne rêve que d’être un chef de projet, puis de suivre le parcours balisé du management technique d’entreprise. Les deux composantes de la profession se méprisent mutuellement : les développeurs voient les programmeurs comme des professionnels peu consciencieux, ceux-ci rétorquent en accusant les développeurs d’utopisme et de caprice d’enfant gâté. Il est intéressant de voir qu’à technique égale, la culture est déterminante dans l’usage que l’on en fait.

L’auteur a pris le parti de décrire une avant-garde artisanale de la profession, appelée sans nul doute à grandir et à s’organiser dans les prochaines années. Les déboires de monstres logiciels comme Louvois (logiciel de paiement des soldes de l’armée française) donnent des arguments de choc aux développeurs. Les sessions d’entraînement de type « coding dojo », le désormais célèbre Agile Tour et l’Ordre des Développeurs naissant sont autant de projets extrêmement stimulants, annonciateurs d’un nouvel âge du travailleur qualifié.

Enzo SANDRE
Artisan-développeur

Références

Décoder les développeurs – Un livre sur une profession à l’avant-garde

Benjamin Tainturier – Préface d’Emmanuelle Duez – The Boson Project – Enquête sur une profession à l’avant-garde 138 pages – 19 € – G 56739

Livre gracieusement offert par l’éditeur Eyrolles.

Photo d’entête : atelier logiciel Arpinum

L’APRIL et son pacte du logiciel libre

C’est désormais une habitude : comme à chaque élection depuis 2007, l’association APRIL propose aux candidats de signer son Pacte du logiciel libre. Dans ce document minimaliste, les candidats s’engagent à ne pas voter de lois allant contre le logiciel libre s’ils sont élus. Se voulant le plus rassembleur possible, ce pacte ne rentre pas dans les querelles de licences ni dans les guerres de chapelles qui animent le monde du libre : son but est de sensibiliser les élus par un texte simple et compréhensible. L’initiative est prometteuse ; nous déplorons simplement les statistiques par parti, qui incitent les élus à parapher par discipline partisane plus que pour signifier des convictions personnelles. Nous regrettons également que les « coordinateurs » chargés de prendre contact avec les candidats soient trop souvent des militants de gauche, qui pratiquent un démarchage très sélectif, donnant l’illusion que seule leur famille politique s’intéresse au sujet du libre.