Le vice-amiral Coustillière se fiche des backdoors

La nomination du vice-amiral Coustillière comme DGSI[1] du MINDEF est mal passée auprès de certains experts français de la cybersécurité. En cause : une déclaration datant d’un an dans laquelle le gradé déclare que les principales failles de sécurité ne viennent pas des portes dérobées[2] introduites dans les logiciels de Microsoft et qu’il « se fout de ce débat ».

Au-delà de son manque de subtilité, l’Amiral n’a peut-être pas tort. Dans le cadre de l’OTAN, nos systèmes militaires n’ont en théorie rien à craindre des américains, nos « amis ». Il est même plus utile que tous les pays alliés travaillent sur une base logicielle commune.

Si la souveraineté de la France intéresse tant les experts de la cybersécurité française, qu’ils demandent d’abord la sortie de l’OTAN, ils n’en seront que moins hypocrites.

Enzo Sandré

[1] Directeur général des systèmes d’information

[2] Failles de sécurité intentionnellement introduites par l’éditeur du logiciel, notamment sur demande de services de renseignement (NSA, CIA …)

La Puissance moderne

Recension d’un ouvrage de Raphaël Chauvancy – La Puissance moderne, aux éditions Apopsix


Retournons à une période clé de notre histoire : le règne de Louis XVI. La France est devenue la première puissance mondiale, grâce à une ambitieuse politique de guerre économique. Son armée de terre est la plus puissante d’Europe et les efforts de Vergennes ont porté leurs fruits sur mer : la flotte française pèse suffisamment pour infliger de sérieux revers à la perfide Albion, entamant son commerce sur la route des Indes. On le sait depuis Thucydide : on ne peut vaincre une puissance maritime que par la mer.

La diplomatie de la France est une merveilleuse machine à créer l’équilibre. Ayant bien compris qu’une puissance détruite cherche à se venger, la France réussit par de subtils jeux d’alliance à contenir les visées déraisonnables de ses voisins. Le royaume est allié à l’Espagne, par le sang, à la Hollande par anglophobie et à l’Autriche, par ruse.

A l’exception notable du redressement de la Royale, tous ces succès ne sont hélas que l’œuvre d’habiles et patients ministres. Louis XVI savait s’entourer pour compenser sa bonhommie. Les qualités qui font un admirable humain sont hélas des marqueurs de faiblesse pour un souverain, qui ne peut se permettre la gentillesse. La realpolitik française est morte avec Vergennes, quand le Bon Louis jugea pertinent de faire arbitrer la guerre civile en cours chez son allié Hollandais par l’Angleterre et la Prusse. Tout le jeu d’alliance français s’est effondré comme un parcours de dominos après cela. Ce fut le premier clou sur le cercueil de la dynastie Capétienne.

La France de Louis XVI était une cocotte-minute prête à exploser. La paix venait de la prospérité, car chacun avait d’excellentes raisons d’espérer mieux pour ses enfants. La Royale en pleine expansion était le formidable ascenseur social que l’armée de terre, sclérosée par la noblesse, avait cessé d’être. Le commerce florissant occupait les bourgeois, les détournant de leur jalousie envers les nobles. Le peuple était occupé à assimiler les techniques nouvelles, découvertes en France ou pillées aux Anglais par les agents de la guerre économique française. Hélas la prospérité était un exutoire, non une solution. La débâcle diplomatique provoquée par Louis XVI après la mort de Vergennes allait siffler la fin de la trêve intérieure.

La diplomatie équilibrée de la France, trop novatrice à l’époque où la puissance se comptait en hectares, n’avait pas valu au royaume que des amis. L’Europe n’aimait pas cette France médiatrice et pacificatrice, qui frustrait leurs envies de conquête. L’Angleterre avait échappé de peu à la perte de son statut de première puissance maritime. L’Europe fut trop heureuse de jeter de l’huile sur le feu pour embourber la France dans une révolte intérieure.

Toutes les composantes de la société française avaient des raisons de vouloir un changement radical. Louis XVI, grand conciliateur dans l’âme et montagne de bonté se trouvait bien seul à Versailles pour gérer une situation nécessitant de la poigne. Il fut incapable d’être le chef fort dont les français avaient besoin et le paya de sa vie. Telle une étoile en fin de vie, la France s’embrasa violemment, utilisant les réserves patiemment construites par la monarchie dans un grand éclat qui allait détruire l’Europe et laisser notre pays exsangue. La puissance accumulée par la France ne fut jamais autant visible que pendant sa chute.

Le livre de Raphaël Chauvancy explique à merveille les clés de la puissance française à l’aube de la Révolution. Très facile d’accès il n’en est pas moins très complet.

Enzo Sandré

Vincent Desportes : La voix de la Grande Muette

Je me suis rendu, en tant qu’ambassadeur du Portail de l’IE, à la conférence du Général Vincent Desportes autour de son livre La dernière bataille de France.

desportes

Le général débute sa conférence par un effrayant portrait de l’armée française, parent pauvre de la république. Meurtrie par des politiques incapables de se projeter dans le long-terme, affaiblie par un budget anémique et démantelée par l’absurdité bureaucratique, notre outil de défense est bien malade.

Le général poursuit son propos en tentant d’expliquer les raisons de ce déclin de l’armée. Pour lui, elles sont multiples : la bureaucratie et ses conséquences ont fondu sur les militaires : technologisme, rigidité, absurdité et réformite. La dissuasion nucléaire a servi de prétexte pour faire fondre les budgets conventionnels. Le pacifisme et l’antimilitarisme, déjà hors d’âge pendant la guerre froide, continuent d’être présents dans les plus hautes sphères de la république, à gauche comme à droite. Enfin, les français vivent dans l’illusion que l’Oncle Sam reviendra nous sauver, à moins qu’une chimérique défense européenne n’émerge après 60 ans de coma.

Le général Desportes termine sa conférence en exhortant les français à se réveiller. Ils doivent exiger leur protection, qui leur est due par l’état. Le régalien n’aura jamais été aussi ignoré qu’aujourd’hui. L’armée est l’assurance de la nation, ça n’est pas le jour où un problème survient qu’il faut s’en soucier. Sans l’armée Japonaise, Fukushima aurait été bien pire. Sans épée, les valeurs sont de vains mots. Si nos valeurs reculent y compris chez nous, une des causes est l’affaiblissement du militaire.

Avec un budget de 1.51% du PIB, notre armée n’aura bientôt plus la capacité pourtant cruciale de se projeter en opérations extérieures. L’armée manque d’hommes et d’argent, les exigences politiques n’arrangent rien : plus notre armée se projette en OPEX, plus elle s’appauvrit, ce temps et cet argent est pris sur la maintenance et l’entraînement. L’opération Sentinelle, véritable gâchis d’argent public (d’autres peuvent parfaitement remplir cette mission, un soldat coûte trop cher pour faire le guet dans la rue), empire la situation. La somme rendue aux armées après Charlie ne change rien : c’est un adoucissement du coup de rabot qui ne rattrapera pas 25 ans de disette budgétaire.

Il dénonce des conduites d’opérations parasitées par les politiques. On ne dimensionne plus une opération en fonction des besoins stratégiques, mais en fonction de l’argent disponible. Les économies de bout de chandelle, souvent périlleuses pour les soldats, sont légion : lorsqu’un soldat pose son pied en terre étrangère, l’objectif n’est plus de remplir la mission, mais de le rapatrier le plus vite possible, afin de faire des économies. Ses camarades restés sur le terrain courent un risque majoré. L’opération Sangaris est un cas d’école : 3500 hommes et 8 hélicoptères pour couvrir un territoire de la taille de l’Europe.

Les politiques sont également responsables d’avoir jeté en pâture l’armée aux bureaucrates. La LOLF a fait disparaître l’État-Major des décisions budgétaires : le chef d’état-major seul est codécisionnaire avec deux hauts-fonctionnaires. La RGPP a poussé à outrance la fusion interarmées des métiers. Or, souligne le général, un cuisinier au sol de l’armée de l’air n’a rien à voir avec un cuisinier de l’armée de terre, qui peut cuisiner en pleine bataille ! La matricialisation des armées a supprimé le lien hiérarchique unique au profit d’une irresponsabilité générale. Le larcin de Miramas, où aucun responsable n’a été trouvé illustre bien le problème. Enfin, le DRH des armées est un civil : tout un symbole.

Le lien complexe entre une armée anémique et un complexe militaro-industriel devant être bénéficiaire pour survivre ont créé un autre monstre : le technologisme. Pour que l’industrie militaire française, gage d’indépendance, survive, l’armée doit commander toujours plus de nouveaux matériels. Or l’armée n’a pas les moyens d’équiper toutes ses unités. La solution trouvée est de diminuer la taille des corps d’armée en fonction du nombre d’équipements dernier-cri que l’on peut se payer. Or la matière première d’une armée c’est l’homme, pas le matériel. Sous une certaine masse critique, une armée passe en état d’insignifiance stratégique.

Pour toutes ces raisons, l’armée française est devenue une armée coup de poing, frappant brièvement mais s’essoufflant vite. Cela conduit à des victoires tactiques mais à des échecs stratégiques. Cette demi-mesure permanente est une catastrophe : nous avons assez bombardé Daech pour provoquer le Bataclan et Bruxelles, pas assez pour les atteindre.

Le général le rappelle : l’armée correspond à la vision militaire du chef d’état. Or les chefs d’état récents n’en ont pas eu. Ils n’ont jamais eu non plus de vision globale de l’appareil militaire, souvent par manque total d’intérêt pour la chose. Ce qui n’empêche pas les chefs d’état d’intervenir à l’extérieur, pour des raisons souvent situées dans le court-terme et sans donner à l’armée les moyens d’intervenir. Pour le général Desportes, un pays comme le nôtre devrait consacrer 3% de son PIB à son armée. Nos interventions fréquentes à l’étranger et la taille de notre zone maritime le justifient.

Alors que le monde d’aujourd’hui est plus belliqueux et chaotique qu’il ne le fut pendant la guerre froide, les budgets diminuent. Un pacifisme et un antimilitarisme d’un autre âge continuent de hanter les couloirs des ministères : le soldat dérange car il rappelle le tragique du monde. Le pouvoir, de droite comme de gauche, craint l’armée car le souvenir du Putsch des Généraux de 1961 est encore vif. Enfin, le système politique actuel n’arrive pas à faire émerger la stabilité nécessaire à l’armée. Ce que font les uns est défait par les autres, au gré des changements de majorité.

Le parapluie américain se referme, pourtant les français croient encore que l’Oncle Sam reviendra les sauver en cas de pépin. Le général Desportes piétine cette illusion : le soldat Ryan ne reviendra plus mourir pour sauver l’Europe. Les intérêts économiques américains ont changé, de même que l’ethnie dominante. Les caucasiens seront bientôt minoritaires et ni les latinos, ni les noirs n’identifient l’Europe comme leur « Grand-Mère patrie ».

La défense européenne, seconde illusion française n’a que peu de chances d’émerger un jour. Elle n’a même aucune chance d’émerger sans une armée française saine et forte. En détruisant l’armée, ceux qui croient en la défense européenne nuisent à leur propre cause. L’addition des faiblesses n’a jamais fait de forces. De plus, l’Union européenne, en voulant syndicaliser les armées, ne chemine pas vers un système de défense efficace.

La troisième illusion française est la dissuasion nucléaire. La Bombe est utilisée comme prétexte pour faire baisser les budgets conventionnels. Sauf que personne n’a jamais vu une tête nucléaire libérer des otages ! Les dirigeants oublient souvent que la dissuasion nucléaire n’est efficace que si le pays dispose de sa pleine autonomie stratégique. Or, notre armée dépend du ravitaillement américain pour intervenir. La dissuasion nucléaire est fortement handicapée aujourd’hui.

Le général clôt sa conférence en rappelant le rôle fondamental d’une armée, surtout dans un pays de tradition militaire comme la France. Il en profite pour exposer les enjeux de demain, qui rendront l’armée encore plus indispensable à la survie de notre pays.

L’armée, dit-il, est une assurance. Lorsque plus rien ne fonctionne dans un pays, l’armée est là. Le rôle de l’armée japonaise après la catastrophe de Fukushima ou bien le rôle de l’armée française après Xynthia le prouvent. Ça n’est pas le jour où nous sommes en danger mortel qu’il faut songer à prendre sa police d’assurance. Une armée est un outil qu’il est facile de briser mais difficile d’aiguiser. 25 ans de destruction ne se rattrapent pas comme cela.

L’armée est aussi un pilier de la nation. Sans épée pour les protéger, les valeurs sont de belles paroles. Si les valeurs françaises refluent, y compris chez nous, le déclin de l’armée y est pour quelque chose. Si nous voulons exister, l’état doit à nouveau se concentrer sur le régalien, si longtemps délaissé.

La France est en danger de mort prévient le général : dans 20 ans, 1 milliard d’Africains de plus seront nés. Si l’Afrique n’est pas stabilisée, ces africains ne resteront pas en Afrique. L’actuelle crise des migrants paraîtra ridicule à côté de ce tsunami. De par son histoire, c’est à la France d’aider ce continent à se stabiliser, aucune autre puissance ne le fera. Il faut rompre la politique amorcée par Mitterrand à La Baule. Cela requiert une armée saine et nombreuse.

Enzo SANDRE