Emprisonnons les mauvais développeurs

 Dans toute profession, on peut voir le travailleur de deux manières. Soit on le considère comme un ouvrier, simple paire de bras reliée au cerveau de son chef. Soit on le considère comme un artisan, humain constitué d’un encéphale fonctionnel relié à une paire de bras.

Ce débat peut paraître lointain, mais quand on pose cette question à propos d’une profession qui dirige le monde, elle prend une gravité certaine. La condamnation vendredi 25 août du développeur James Liang, à 40 mois de prison et 200 000€ d’amende pour son rôle dans l’affaire Volkswagen le montre.

Soit on considère le développeur comme un exécutant, donc irresponsable de ce que son donneur d’ordre lui demande.

Soit on le considère comme un artisan, responsable de ses actes et des effets des monstres qu’il créé.

Préférez-vous confier votre pacemaker, votre voiture autonome et votre centrale nucléaire à des professionnels du développement ou à des esclaves du capital ? Les premiers obéissent à des règles de l’art ainsi qu’à une éthique. Les seconds obéissent aveuglément à leur chef, qui n’y connaît rien et ne jure que par la rentabilité.

La conséquence directe de ce choix est le droit ou non des développeurs à se diriger eux-mêmes. Un ouvrier n’a aucune compétence propre, il est une paire de bras. Il n’a pas de devoirs, donc pas de droits non plus. Son rôle social est au mieux celui d’un syndiqué se battant pour des conditions de travail décentes.

Un artisan est un professionnel qui a le devoir de produire un travail bon et utile à la société, il doit donc exiger des droits allant dans ce sens. Le premier est celui d’être protégé par des normes que nul ne peut ignorer : les règles de l’art. Le second est celui d’être jugé en première instance par ses pairs, sur la base desdites normes. Le troisième est celui d’être défendu et conseillé par les maîtres de sa profession, y compris face à son donneur d’ordres lorsque l’éthique professionnelle est en jeu.

Si notre ami James Liang avait eu un corps de métier pour le défendre face aux exigences frauduleuses de ses supérieurs, aurait-il accepté de trafiquer les véhicules ? Isolé, le lanceur d’alertes risque le licenciement, la ruine et la prison. Les règles de l’art opposables protègent le professionnel, elles ne sont pas un carcan. Le but premier d’un corps de métier est la diffusion de celles-ci afin que nul ne puisse les ignorer.

Une société qui interdit les ordres professionnels n’a pas le droit de se plaindre des méfaits de travailleurs toxiques. Au pire malhonnêtes, au mieux sans défense face aux exigences de leur hiérarchie, ils sont la conséquence de la recherche du profit à tout prix. Les premiers doivent être jetés en prison, les seconds doivent être défendus et accompagnés.

Derrière la question de la responsabilité des travailleurs devant leurs actes, deux visions de la société s’opposent : la première bâillonne l’éthique au nom de la rentabilité, pavant la voix à une véritable voyoucratie du capital. La seconde jugule les pratiques néfastes au nom de l’éthique et du bien commun. Avènement de corporations servant le bien commun, ou triomphe du Capital. Aucune autre alternative n’existe.

Enzo Sandré

Décoder les développeurs : enquête sur une profession à l’avant-garde

Celui qui raisonne comme au XXème siècle ne peut pas comprendre les développeurs. Ils sont les enfants terribles de la post-modernité, dans toutes ses contradictions : symboles du progrès technologique guidés par une conscience artisanale ; cols blancs à la mentalité ouvrière bien trempée ; libertaires contractualistes rêvant de communautés de métier ; geeks technophiles sévèrement critiques de la machine.

Cette profession si particulière (que j’exerce moi-même avec beaucoup de fierté) annonce-t-elle un nouvel âge du travailleur qualifié ? Elle pourrait, comme le dit l’auteur « dessiner les contours d’organisations différentes, qui valorisent l’autonomie, la collaboration et l’énergie créative » et estomper le brouillard du taylorisme. Pour comprendre comment, il est incontournable de se pencher sur les caractéristiques du métier de développeur.

Le col ciel : un artisan de l’information

Le rôle d’un développeur est de programmer des logiciels en écrivant des instructions exécutées par la machine : le code. Le travail de développeur est hybride entre la profession intellectuelle et l’artisanat. L’auteur utilise l’expression « cols ciel », jonction entre les « cols bleus » et les « cols blancs » pour les désigner.

Comme tout artisan, le développeur ne peut pas être un individualiste. Même celui qui travaille seul a besoin de ses pairs. De nombreuses communautés en ligne ou physiques permettent au développeur de se former, de résoudre des problèmes rencontrés par d’autres ou de partager du code, en dehors de tout cadre marchand. La plupart des logiciels qui forment l’écosystème informatique aujourd’hui sont libres et aucun développeur ne pourrait travailler en autarcie sans programmer des années pour afficher la moindre image. En un sens, tout développeur est un héritier, devant tout à ses prédécesseurs.

Celui qui travaille en équipe est étroitement lié à ses coéquipiers, car tous modèlent en même temps le produit. Tout comme un orchestre, une équipe doit d’abord apprendre à travailler ensemble et le moindre changement humain est handicapant, le temps d’apprendre à travailler avec le nouveau venu. La taille d’une équipe n’indique en rien sa productivité : si un développeur peut faire un programme en neuf mois, neuf développeurs n’arriveront pas forcément à faire un programme en un mois, sauf s’ils ont appris à œuvrer ensemble.

Les rapports des développeurs avec les managers sont souvent conflictuels : les deux mondes ne se comprennent pas. Des pratiques comme la programmation en binôme, la revue de code mutuelle, le développement piloté par les tests et les entraînements sur du code improductif sont courantes dans les équipes de développement mais constituent de vraies hérésies pour un successeur de Taylor. Plus frustrant : les managers ont rarement le dernier mot face aux développeurs. Le code peut être soumis à des mesures objectives de qualité et de fonctionnalité. Comme le menuisier peut renvoyer son chef à la mesure de l’équerre et du fil à plomb, le développeur peut prouver la conformité du programme aux spécifications par des tests.

Chaque morceau de code produit doit pouvoir être relu et édité facilement, il en va de la productivité de l’équipe. « Laisse le code plus propre que tu ne l’as trouvé » est une des devises des développeurs. Etonnamment, ceux qui suivent cette règle finissent par l’intérioriser en une sorte de conscience ouvrière : le travail bien fait devient un primat.

Une profession en devenir

L’auteur dresse un portrait particulièrement élogieux des développeurs. Je dois dire que je m’y retrouve presque intégralement, me définissant moi-même comme « artisan-développeur ». Hélas l’auteur laisse dans l’ombre la majorité de la profession, les « analystes-programmeurs » et autres « ingénieurs développement ». L’analyste-programmeur pratique le même métier que le développeur, mais avec une mentalité différente : il privilégie un logiciel rapidement fonctionnel à un travail léché et préfère tout planifier à l’avance dans d’énormes cahiers des charges. Alors que le développeur n’a pas d’autre plan de carrière que de devenir un maître, l’analyste programmeur ne rêve que d’être un chef de projet, puis de suivre le parcours balisé du management technique d’entreprise. Les deux composantes de la profession se méprisent mutuellement : les développeurs voient les programmeurs comme des professionnels peu consciencieux, ceux-ci rétorquent en accusant les développeurs d’utopisme et de caprice d’enfant gâté. Il est intéressant de voir qu’à technique égale, la culture est déterminante dans l’usage que l’on en fait.

L’auteur a pris le parti de décrire une avant-garde artisanale de la profession, appelée sans nul doute à grandir et à s’organiser dans les prochaines années. Les déboires de monstres logiciels comme Louvois (logiciel de paiement des soldes de l’armée française) donnent des arguments de choc aux développeurs. Les sessions d’entraînement de type « coding dojo », le désormais célèbre Agile Tour et l’Ordre des Développeurs naissant sont autant de projets extrêmement stimulants, annonciateurs d’un nouvel âge du travailleur qualifié.

Enzo SANDRE
Artisan-développeur

Références

Décoder les développeurs – Un livre sur une profession à l’avant-garde

Benjamin Tainturier – Préface d’Emmanuelle Duez – The Boson Project – Enquête sur une profession à l’avant-garde 138 pages – 19 € – G 56739

Livre gracieusement offert par l’éditeur Eyrolles.

Photo d’entête : atelier logiciel Arpinum

Nouvelles subsidiarités : Quel est le rôle social des entreprises ?

L’entreprise au début de l’ère industrielle avait pour mission de fournir un bien ou un service de manière rentable. La main invisible du marché devait se charger de redistribuer les richesses, afin d’amener aux hommes bonheur et abondance. A l’époque il avait même été décrété que rien ne devait exister en dehors de l’entreprise, c’est dire si on y croyait. Adieu corporations, jurandes et autre reliquats d’une époque sombre. Le travailleur orphelin fut confié à sa marâtre : l’entreprise. Celle-ci devint le seul corps intermédiaire reconnu par la République.

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Depuis, lorsque la société civile rencontre un problème, il est obligatoirement imputé à l’état ou aux entreprises, seuls corps sociaux significatifs. L’état répondra souvent par des lois qui vont s’accumuler. L’inflation législative va créer de nouveaux rôles à l’entreprise, pour lesquels elle n’est souvent pas outillée. A l’entreprise moderne, on demande d’être sobre en ressources, de ne pas polluer, de respecter les droits des animaux, d’insérer les personnes en difficulté, de ne pas discriminer les personnes transgenres issues de la diversité, de ne pas réduire ses salariés en esclavage et de ne pas trop escroquer ses clients, tout en restant rentable, rien que cela ! Tous ces rôles, autrefois assumés par des corps intermédiaires spécialisés, se retrouvent désormais dans l’indigeste notion de « Responsabilité sociétale des entreprises ».

L’entreprise n’a pas vocation à être l’avocat de la nature, la protectrice de la veuve intérimaire et du stagiaire orphelin ou la garante des règles de l’art. Son rôle est de produire de la richesse. L’état se fourvoie lorsqu’il greffe artificiellement des rôles sociaux à l’entreprise : elle cherchera toujours à les esquiver. L’entreprise doit avoir des responsabilités, mais elle ne saurait avoir un autre rôle que la création de richesse.

Les rôles sociaux doivent être joués par des corps intermédiaires dont l’intérêt intrinsèque est de les assumer, par exemple les corporations, les syndicats ou les corps territoriaux. Ces corps ne doivent surtout pas tirer leur pouvoir et leur légitimité d’une patente étatique, mais des personnes qui les composent. Ce sont les frictions entre ces corps intermédiaires arbitrées subsidiairement par le pouvoir politique, qui doivent définir les règles.

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En détruisant les corps intermédiaires, les libéraux ont créé une bombe à retardement : la société ne cesse pas d’avoir des revendications et faute d’exutoire, c’est l’entreprise qui doit y faire face. L’entreprise doit redevenir un corps social comme un autre si elle ne veut pas couler sous le poids des rôles artificiels que la société lui attribue. Son rôle privilégié en fait la cible des demandes les plus légitimes, comme les plus illégitimes. Le millefeuille règlementaire qui en résulte la tue.

Enzo Sandré

Qu’est-ce que l’uberisation ?

On désigne par Uberisation l’attaque frontale des marchés de services par de nouveaux acteurs utilisant à leur avantage les possibilités du numérique. Le mot vient d’Uber, nom d’une ambitieuse entreprise américaine, qui a l’ambition de payer des particuliers pour transporter tout ce qui peut l’être en milieu urbain. Uber a créé le buzz en affrontant les taxis, profession traditionnelle assurant le transport de personnes. Ces frictions mondiales et bien souvent violentes ont fait une immense publicité pour l’entreprise.

Un phénomène global post-salarial

Les taxis ne sont pas les seuls menacés par des entreprises de type Uber. L’uberisation concerne tous les secteurs des services : graphistes, avocats, hôtels, banques, etc.
L’uberisation est une disruption qui concerne toutes les professions de services, d’une intensité égale à l’arrivée des machines dans l’industrie. Le travail de management est confié à des algorithmes qui désormais font le lien entre le top management et les « exécutants ». Nous appelons volontairement les personnes en bas de la hiérarchie « exécutants » car ceux-ci ne sont plus des salariés, mais des indépendants, voire des particuliers lorsque la législation le permet (UberPOP).

Pour autant a-t-on atteint le rêve marxiste d’un producteur autonome ? Absolument pas.

La nature du lien entre l’entreprise et le travailleur est changée, de la même manière que le salariat la changea par le passé. Nous étions à l’ère préindustrielle sur un tissu organique d’entreprises artisanales décentralisées. La révolution industrielle a brisé les corporations et fait du salariat la norme, le modèle entrepreneurial et devenu un modèle hiérarchique. L’automatisation croissante, allant avec le numérique jusqu’aux tâches managériales, permet l’émergence d’un modèle mécanique. Celui-ci consiste en un donneur d’ordres, commandant par machines interposées une myriade d’individus avec lesquelles il n’a aucune relation humaine. Ces individus n’ont aucune compétence particulière et sont comme des caractères d’imprimerie, spécialisés mais interchangeables.

Le lien juridique entre le donneur d’ordres et l’exécutant est différent du lien salarial. Le lien salarial est un lien fort, impliquant une certaine responsabilité de l’entreprise pour les actes de son salarié. Le salariat implique également un partage des risques de l’activité entre le salarié et l’entreprise.

Dans le système uberisé, le donneur d’ordre partage les bénéfices mais peu les risques. Chez Uber par exemple, la voiture est la propriété du conducteur qui doit l’assurer en son nom propre. En cas d’accident, l’entreprise ne participera aucunement aux frais de réparation.
S’il n’y a pas de lien salarial, il n’y a pas de licenciement. Radier un conducteur chez Uber revient à ôter une ligne dans une base de données, sans possibilité de recours pour l’exécutant. Les conditions de la sécurité de l’emploi ne sont plus assurées.
A l’inverse, l’exécutant n’est plus obligé de travailler pour un seul employeur. Il peut tirer une partie de sa subsistance de chaque employeur pour lequel il travaille. Nous assistons à une mercenarisation de l’économie, où l’employeur n’est plus obligé d’assurer seul un salaire permettant la subsistance de ses subordonnés, car le subordonné est libre de travailler pour plusieurs employeurs.

Le rapport de forces social entre le producteur et le consommateur, déjà défavorable depuis la fin des corps intermédiaires, penche définitivement en faveur d’un client-roi, bien content de l’uberisation des professions autres que la sienne.

La stratégie d’uberisation

La stratégie de ces entreprises est grossière mais diablement efficace car elle exploite les faiblesses de la division des pouvoirs en démocratie. Il s’agit d’une stratégie cyclique, visant à faire du business dans un intervalle de temps délimité par l’arrivée de l’entreprise dans un secteur et l’application réelle de la nouvelle réglementation. A la fin de chaque cycle, l’entreprise parie sur l’innovation pour changer de créneau et ainsi esquiver perpétuellement la loi.
L’appareil étatique est ainsi toujours en position de réaction face à une entreprise qui crée ses propres marchés. L’enjeu pour l’entreprise est de faire durer le plus longtemps possible cette posture de réaction de l’état. La tactique de ces entreprises est toujours grossièrement la même : exploiter les failles des régimes parlementaires. Nous pouvons observer quatre phase dans chaque cycle, chacune correspondant à l’un des quatre pouvoirs des démocraties modernes :

  1. Phase médiatique : conquête d’une opinion ou, pour un secteur donné, les gens de métier lésés sont en minorité face à la masse des consommateurs. Ces consommateurs, en majorité des employés du tertiaire sont incapables de penser que demain, l’uberisation touchera certainement leur secteur.
  2. Désobéissance face à l’exécutif : l’entreprise entre sur le marché, pariant sur l’incapacité de l’exécutif à prendre une décision, faute de légitimité. L’exécutif, tenu par un parti, est très souvent moins populaire que l’entreprise. Sans loi, votée par le parlement, le gouvernement n’agira pas pour ne pas risquer de s’attirer les foudres des électeurs.
    Les corps constitués et les entreprises traditionnelles ne peuvent pas se battre, à cause du flou juridique.
  3. Lobbying législatif : Une fois l’affaire arrivée aux chambres, l’entreprise utilise les affrontements entre partis (souvent entre sociaux-démocrates et libéraux) pour ralentir le processus législatif. Les majorités absolues étant rares, le texte de loi doit être consensuel et inoffensif pour passer au vote. L’entreprise se débrouille pour neutraliser les articles les plus dangereux.
  4. Blocage judiciaire : Lorsque la loi, même consensuelle et molle, est passée, l’entreprise commence à la contester en utilisant tous les recours administratifs et juridiques possibles. En France, Uber a utilisé les Questions Prioritaires de Constitutionnalité (QPC), les recours au Conseil d’État, etc…
    Le but n’est pas de gagner, mais de faire perdurer l’activité controversée le plus longtemps possible. Cette phase peut durer de nombreuses années, le labyrinthe judiciaire de certains pays étant particulièrement vaste.uberisation

Chaque nouvelle phase vient s’ajouter aux précédentes et ne les remplace pas. Une fois la loi votée, l’entreprise continue son lobbying, notamment pour faire voter des législations contradictoires, abrogatives ou inapplicables. La guerre médiatique est permanente afin de maintenir la pression sur l’état : hors des projecteurs, de telles entreprises pourraient être balayées par décret ou par simple répression policière.

Tous ces efforts n’ont qu’un but : gripper la machine d’état suffisamment longtemps pour permettre à l’entreprise de sauter dans le wagon suivant du train de l’innovation, laissant gouvernant et procureurs en arrière.

Les systèmes législatifs, dont l’impératif est d’assurer un cadre légal stable, donc lent à évoluer, ne suivent pas face à «la nature supranationale de l’Internet sur l’enchevêtrement des lois et réglementations qui entravent l’innovation» (sic).

Pour aller plus loin

COORNAERT Emile – Les corporations en France avant 1789

BERGER Claude – En finir avec le salariat, pour une société du partage

Indispensables corporations

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Costume-cravate, honnêteté, politesse : il devient compliqué de reconnaître nos chers taxis parisiens ! Quel dommage qu’il faille une agressive entreprise étrangère pour que la profession se remette en cause. Que de temps perdu, d’argent gâché et de drames pour arriver à un résultat qui n’est somme toute que le simple bien commun.

Avant la crise, personne n’a voulu voir le problème, pendant la crise, personne n’a voulu le traiter efficacement, après la crise, personne n’a eu la folle idée de se remettre en question. Ni l’état ventripotent, ni les entreprises mues par le profit, ni les fédérations oligarchiques, ni les syndicats borgnes n’avaient les cartes pour agir. Chacun a ses intérêts propres, s’affrontant par-ci, se recoupant par-là, mais aucune n’a l’intérêt de la branche pour boussole.

L’intérêt de la branche est l’intérêt commun des acteurs physiques de cette branche, sur le long terme. Ils ne sont pas défendus et ce manque est une des faiblesses de notre économie. Désunis, les français sont à la merci de l’étranger, l’affaire Uber le montre. La défense économique d’une branche requiert d’abord l’union interne.
L’union interne requiert de rassembler autour d’une tables toutes les personnes physiques d’une branche : ce que l’on nommait jadis une corporation.

Il ne s’agit pas de ressusciter les institutions aujourd’hui dépassées du XVIIIème siècle. Il s’agit d’en reprendre l’essence afin de créer des corps intermédiaires adaptés au XXIème siècle. Aucun autre type de corps ne peut défendre le métier aussi bien que la corporation. Aucun autre type de corps n’est légitime pour juger les professionnels peu consciencieux. Aucun autre type de corps n’est compétent pour règlementer le métier.

L’état est bien trop éloigné des considérations des métiers pour être légitime à les gouverner. Il ne doit pas se disperser s’il veut exceller dans le régalien, qui n’est pas contingent. Or l’état français fait tout l’inverse : il s’immisce pour des raisons électoralistes dans les affaires courantes des branches professionnelles au détriment du régalien. La loi devient une rustine sur un pneu déjà trop chargé.
Les entreprises n’ont en aucun cas l’intérêt de la branche pour boussole. Leur but est le profit, qui parfois passe par des licenciements ou par une guerre avec la concurrence nuisible au métier. La règlementation du lobbying fait entendre la voix du plus riche, au détriment de la majorité silencieuse.
Les syndicats sont chargés de défendre le patronat ou le salariat, dont les intérêts sont parfois contraires à l’intérêt commun des deux. La négociation entre syndicats patronaux et salariaux prend une forme de bras de fer, faute d’arbitre.

Chacun de ses corps existe et a son utilité, mais il manque un corps rassemblant les professionnels eux-mêmes, dans leur diversité et leur unité. Il manque un corps qui mette autour d’une table à égalité les employeurs, les employés, les indépendants et toute personne exerçant effectivement un métier. Or depuis la Révolution Française, de tels corps sont interdits par des lois liberticides, au motif qu’ils entravent la libre-concurrence. Le droit de mal travailler, au détriment du client est une réalité. Le droit des gens de métier à se gouverner eux-mêmes est sacrifié sur l’autel d’une idéologie du marché et de la libre-concurrence fantasmagorique.

Les gens de métier ont le droit de se gouverner eux-mêmes. Malgré la loi, vive le pays réel, vive les ordres professionnels et vive les corporations !

Le Cercle Proudhon

Le contexte

Les courants

L’Action Française

Mouvement royaliste. L’AF était alors à son apogée, juste avant la boucherie de 1914. La guerre allant ensuite saigner l’AF en décimant les Camelots. La seconde génération d’AF commençait à remplacer la première à cette époque.

Dès 1902 l’AF s’intéresse à la question ouvrière. Bainville est le principal moteur de cette tendance.

Le syndicalisme révolutionnaire

Courant théorisé par Georges Sorel mais pensé au sein de la CGT. A existé de 1895 à 1914. Socialisme radical, reprenant l’idée marxiste disant que « L’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». Anti-étatistes, antiparlementaristes, antidémocrates.

Mis en pratique par le parti Baas à ses débuts (années 60), c’est le seul exemple historique à grande échelle.

Analyse comparative des courants

  Nationalisme intégral Syndicalisme révolutionnaire
Théoricien Charles Maurras Georges Sorel
Mouvement d’origine L’Action Française La CGT
Création 1898 1895
Mouvements principaux actuels -L’Action Française (CRAF&RN)
-Le GAR, en partie
-La NAR, en partie
-Courant CSR de la CGT (ultra-minoritaire)
-SUD s’en réclame-La CNT
Influencé par De Maistre, Saint Thomas, Aristote, Platon, Comte, Dante Marx, Proudhon, Bergson
Antiparlementariste Oui Oui
Décentralisateur Oui Oui
Anti-bourgeois Oui Oui
Contre-révolutionnaire Oui Non
Forme de l’état Monarchie traditionnelle, héréditaire, antiparlementaire, décentralisée Autogestion, anarchie
Progressiste Non Non
Traditionnel Oui Oui
Doctrine sociale Corporatisme Syndicalisme
Mythes Coup de force, Instauration monarchique Grève générale
Racisme Non Non
Antisémitisme Antisémitisme d’état Antisémitisme non-biologique
Cadre politique Nationalisme Fédéralisme

 

L’AF est contre l’étatisme et l’individualisme, le syndicalisme révolutionnaire contre l’anarchisme et les guesdisme. Les deux mouvements sont des 3éme voies dans leur branche.
Berth va plus loin, qualifiant l’esprit d’AF d’apollinien et l’esprit Syndicaliste Révolutionnaire de dionysien, devant se rapprocher pour créer un nouvel âge d’or.

Toujours est-il que les deux mouvements ont pu s’entendre à plusieurs reprises pour tenter un dépassement dialectique de la société bourgeoise.

Les protagonistes

L’idée du Cercle Proudhon vient d’Henri Lagrange, 17 ans à l’époque.

8 fondateurs, mais seulement 2 syndicalistes, Marius Riquier et Edouard Berth. Toute la logistique, ainsi que le gros des troupes, fut fournie par l’AF.

Georges Valois (1878-1945)

Débuts (1878-1897)

Né Alfred-Georges Gressent. Famille ouvrière et paysanne. Son père meurt accidentellement 3 ans après sa naissance, sa mère, couturière, le fait élever par sa grand-mère, remariée à un républicain libre-penseur.

Part à Singapour à 17 ans pour voir du pays. Il se lance dans le commerce en Asie. C’est la découverte d’un livre de Jean Richepin qui fait de lui un anarchiste.

Anarchiste (1897-1900)

Il rentre en France en 1897 et fréquente les milieux anarchistes. Il rencontre pour la première fois Sorel en 1898 qui chasse en lui toute tendance démocrate.

Syndicaliste révolutionnaire (1900-1905)

En 1900 il fait son service militaire. L’anarchiste se trouve enchanté par l’armée, l’ordre et la discipline. Il part en préceptorat en Russie de 1901 à 1903. Il y rencontre une alsacienne, Margueritte Schouler, qu’il épouse. Il devient violemment antisémite à son contact.

Nietzschéen et autoritariste (1905-1906)

Il reste syndicaliste mais ses idées se sont nettement infléchies à droite. En 1905 il écrira : « Qui veut la vie doit accepter le travail, qui veut le travail doit accepter la contrainte, et par conséquent le chef ». Il dit dans le même temps devoir à Nietzsche sa libération.
Il renie Sorel : « le socialiste est l’homme paresseux, jaloux, envieux, orgueilleux. C’est un homme qui aime la richesse et les jouissances de la vie, mais ne veut pas faire l’effort pour les obtenir »

Il justifie l’autorité par la science, Quinton notamment. Il est antidarwiniste et pense que la perfection de la nature était au début et que tout Progrès ne peut que nuire. Il théorise l’Homme au fouet, celui qui contraint ses semblables à se mettre au travail. Il voit celui-ci comme civilisateur et créateur. Pour lui la société n’a pas à suivre les lois naturelles mais à bâtir contre vents et marées.

Catholique et monarchiste social (1906-1925)

Il rencontre Maurras en 1906, le courant passe aussitôt. Il devient immédiatement catholique et monarchiste. Il garde néanmoins l’idée de réconcilier la classe ouvrière avec l’Ordre et l’Autorité. Il reconnaît l’existence des classes sociales, mais veut les dépasser.

Sa première tentative de rapprochement avec les syndicalistes prend la forme d’une « Enquête sur la monarchie et la classe ouvrière ». Premier échec : peu de personnalités répondent. La plupart des réponses sont bien contre la monarchie et la république bourgeoise, mais très peu vont dans le sens de la monarchie.

Il fut chef de section du XIVème arrondissement.

Edouard Berth (1875-1939)

Plus fidèle disciple de Sorel, il fut aussi son ami et son plus clair interprète. Syndicaliste révolutionnaire et grand passionné de l’Antiquité. Non-progressiste, antiparlementaire et anti-bourgeois.

Marius Riquier ( ?- ?)

Personnage assez peu documenté, anarchiste devenu syndicaliste révolutionnaire. A collaboré à diverses revues de 1903 à 1914 puis aucune trace. Peut-être mort à la guerre.

Henri Lagrange (1893-1915)

Secrétaire général des étudiants d’AF à 19 ans, il se fait remarquer à 16 ans pour un article dans la Revue critique des idées et des livres. En 1911 il gifle et insulte Armand Fallières. Il sera exclu de l’AF pour activisme en 1914, après avoir préparé un coup d’état. Mort au front.

Gilbert Maire (1887-1958)

Bergsonien dès ses 16 ans, il rejoindra Maurras tout en rejetant en bloc tout antisémitisme, même d’état. Proche de Valois, Bacconnier et Rivain. Collaborateur de la Revue critique des idées et des livres.

René de Marans ( ? – 1925)

L’une des plumes majeures de l’AF au début du XXème. Entré en 1904 à l’AF.
A combattu le Sillon de Sangnier. Passionné d’histoire et des questions sociales. Il avait commencé à écrire des compléments à l’Histoire de France de Bainville.

André Pascalon ( ? – ?)

Aucune information trouvée, royaliste d’AF

Albert Vincent ( ? – ?)

Instituteur républicain fédéraliste, adhère à l’AF pendant l’expérience du Cercle Proudhon.

Pierre Galland ( ? – ?)

Pas un fondateur, il est arrivé plus tard dans le cercle.

Spécialiste de Proudhon à l’AF.

Maurice Mayrel ( ? – ?)

Pas un fondateur, il est arrivé plus tard dans le cercle.

Ancien de la SFIO, converti au royalisme.

Pierre Gilbert Crabos (1884-1914)

Pas un fondateur, il est arrivé plus tard dans le cercle.

Jeune maurassien de stricte obédience. Un des principaux animateurs de la Revue critique des idées et des livres. Pilier de l’école néo-classique. Mort à la tête de sa section en 1914.

La Cité Française

En 1910, la Cité Française, revue rassemblant Sorel et Valois, se créé. Sorel est très réticent à publier avec des royalistes, ne partageant pas le goût pour le combat politicien de l’AF et se souciant du « qu’en dira-t-on ». Sorel a peur d’être marginalisé à gauche.

Pour vaincre les réticences de Sorel, l’AF lui laisse la direction de la revue. Sorel arrêtera la revue pour diverses raisons avant la sortie du premier numéro. La principale est le souci de conserver son aura chez les socialistes.

La Cité Française est avortée, mais servira de prototype au Cercle Proudhon.

Le Cercle

Tout commence en 1911, un an après l’échec de la Cité Française. L’idée initiale vient du jeune Camelot Henri Lagrange, 17 ans à l’époque.

17 novembre 1911 : Première réunion

L’idée était au départ un cercle monarchiste de réflexion sur les questions sociales. Il s’est ensuite élargi aux « antidémocrates de gauche ». La Cité Française était un organe de réunion. Le Cercle Proudhon est une création d’AF destinée à faire le pont avec les syndicalistes. La forme n’est pas la même car l’AF a appris de l’échec de la Cité Française et se méfie de Sorel.

16 décembre 1912 : Première réunion publique

Le maître d’œuvre du Cercle sera Georges Valois, aidé d’Henri Lagrange. L’expérience durera jusqu’en juillet 1914, 1 mois avant la guerre.

Le Cercle ne fut pas un vif succès, environ une vingtaine de personnes en moyenne à chaque réunion. 40 personnes au total estimées. Selon Géraud Poumarède, 2/3 de royalistes.
Berth, Lagrange et Valois sont toujours présents aux réunions.

Bernanos y a participé.
Toutes les classes sociales sont représentées. Majorité de trentenaires, la « Seconde génération de l’AF »

Proudhon

Royalistes comme syndicalistes se sont rassemblés autour de la figure de Proudhon, estimant qu’il fut « le parfait français ». Pour autant, ni les syndicalistes, ni les royalistes ne voyaient Proudhon comme l’un des leurs, on peut
citer Maurras, d’une remarquable clarté :

Berth devint plus pessimiste après l’expérience du Cercle, considérant que les nombreuses périodes de Proudhon permettent sa récupération par n’importe qui. Il estime que l’AF n’a pas compris Proudhon. Or, son texte publié dans les cahiers fut salué par les monarchistes. Peut-être qu’en réalité le seul Proudhonien fut Proudhon et nul autre. Il n’en reste pas moins un personnage extrêmement intéressant, Gaulois dans toutes ses contradictions disait Berth. « Proudhon est catholique comme peut l’être un paysan Gaulois »

Proudhon ne comptait bien sûr pas que des partisans. Maurras voyait en lui un « père Chaos », un « pandémonium », utilisable seulement par lambeaux.

Les cahiers

4 cahiers parus, 6 si l’on compte des doubles éditions.

Janvier 1912 : Premier cahier

Juillet 1914 : Dernier cahier

9 collaborateurs principaux :

  • Edouard Berth
  • Pierre Galland
  • Henri Lagrange
  • Gilbert Maire
  • Maurice Mayrel
  • René de Marans
  • Georges Valois
  • Albert Vicent
  • Pierre Gilbert Crabos

Je conseille la lecture des cahiers, terriblement bien écrits et limpides. Peu de doctrine, beaucoup de digressions sur Proudhon et Sorel. Les cahiers sont plus un bon moment de littérature politique qu’un véritable travail dialectique.

Les Méfaits des Intellectuels

Véritable conclusion des cahiers, écrite en 1914 par Edouard Berth. Collection d’idées remarquables liées par un fil de trame qui est la chasse aux idées abstraites.

  • La division du monde entre la campagne paysanne, naturellement indépendante et anarchiste et la ville, lieu de concentration des marchands, des intellectuels et des politiciens
  • Critique du trio échange-concept-état, comme fondamentalement bourgeois.
  • Critique de l’intellectualisme abstrait, « L’Intelligence, cette courtisane née, a besoin pour être forte de s’appuyer, telle la femme, au bras de l’homme, sur un pouvoir viril : l’Epée »
  • Exaltation des valeurs guerrières, incarnées par le prolétaire
  • Comparaison de Sorel et Maurras, respectivement à Dionysos et Apollon, le Sublime et le Beau, ayant besoin l’un de l’autre pour ne pas sombrer dans la folie.
  • Fustigation des intellectuels, ennemis de la liberté, des valeurs viriles, voulant tout féminiser et tout régenter, au nom de Vérités unes et indivisibles, d’idéologies totalitaires.

Thèses émises sur le Cercle Proudhon

Le Cercle Proudhon, une révolution conservatrice à la française ?

Thèse de Pierre de Brague.

Rapprochement intéressant des deux mouvements. Les deux sont indéfinissables, assez brouillons, mais foisonnants. Les deux refusent la démocratie, le parlementarisme. La grande différence est l’esprit : La révolution conservatrice allemande est un produit du romantisme, alors que le Cercle Proudhon et plus largement le dialogue entre syndicalistes et monarchistes tient d’un esprit purement français, appelé ici Proudhonien.

Les constats sont similaires, mais les solutions proposées sont bien propres aux deux peuples. L’appellation de « révolution conservatrice française » peut être juste si l’on met bien l’accent sur tout ce que change le mot « française ».

C’est à mon sens quelque chose de glissant.

Le Cercle Proudhon, un préfascisme ?

Thèse de Zeev Sternhell, reprise par BHL. Elle se base sur la phrase de Valois lorsqu’il fonda le Faisceau : « Nationalisme + Socialisme = Fascisme ».

Les arguments de Sternhell sont les suivants :

  • Le Cercle Proudhon efface le fossé (cordon sanitaire dirions-nous aujourd’hui » qui existe entre nationalisme et socialisme.
  • Le Cercle Proudhon est le dernier organe de discussion gauche/droite avant 1914
  • Georges Valois est ensuite devenu le fondateur du Faisceau (Sternhell occulte tout son parcours entre 1914 et 1925, pourtant déterminant dans son fascisme)

Il en conclut à la thèse peu sérieuse d’un préfascisme. Il oublie les différences majeures existant entre le Cercle Proudhon et le fascisme. La question de l’état est la plus contrastée.

E&R est-il l’héritier du Cercle Proudhon ?

Si E&R est l’héritier du Cercle Proudhon, alors Le Christ Cosmique est Jésus ressuscité.

Plus sérieusement, E&R n’a rien à voir avec le Cercle Proudhon :

  • On ne peut pas comparer un cercle de discussion politique avec un rassemblement de tout et n’importe quoi.
  • Au Cercle Proudhon, chacun était représentant d’un courant. Le dialogue entre courants avait pour but de dépasser la société bourgeoise. A E&R, il n’y a que Soral, transcourant lui-même, mais certainement pas dans une optique de dialogue. Quant au dépassement de la civilisation bourgeoise …
  • Le Cercle Proudhon n’a jamais souhaité descendre dans « l’arène politicienne », ce qu’E&R a fait.
  • Où est Proudhon dans E&R ? C’est plus Ali bin Proudhon

Autopsie du Cercle

Raisons de la mort

La majorité des républicains venus discuter, sont devenus monarchistes. De l’extérieur le CP a fini par ressembler à un cercle royaliste.
Idem pour le catholicisme, de nombreuses conversions, religieuses ou bien seulement philosophiques.

Aucun mouvement n’est venu discuter. Seuls des transfuges ou des messagers.
Sorel s’est toujours tenu en retrait, ce dès la Cité Française. « J’ai reçu une lettre de Valois qui m’annonce qu’il vous invite à déjeuner pour dimanche ; vous y rencontrerez quelques-uns de ses amis ; il m’a invité aussi, mais je crois qu’il est prudent que je n’y aille pas […] Vous n’êtes pas dans les mêmes conditions que moi et vous avez plus de liberté d’allure ; pour moi, je suis obligé de me surveiller beaucoup pour que mes théories ne puissent pas être écartées par une fin de non-recevoir »

Evolution des principaux protagonistes

Georges Valois

… pro-entrepreneuriat et pour la lutte des classes (1921-1925)

Après l’expérience du Cercle Proudhon, la pensée de Valois va évoluer encore une fois. Il va reconnaître la nécessité de la lutte des classes, tout en restant à l’AF. Il va dans le même temps produire une théorie par ailleurs non dénuée d’intérêt sur le rôle d’une bourgeoisie « domptée » par la monarchie : celle d’une classe entrepreneuriale non-financière.

Fasciste Technophile et pour la technocratie (1925-1928)

En 1925 il rompt avec l’AF, qu’il juge archaïque, pour fonder le Faisceau, expérience d’un mouvement fasciste qui durera 3 ans. Il le fera ensuite exploser car il le juge « trop réactionnaire ».
Pendant ces années son côté scientiste et technophile se renforce : il théorise le règne de la classe des techniciens, situés entre le bourgeois et le prolétaire. Pour lui le technicien doit faire travailler le prolétaire et à terme remplacer le bourgeois par une élite technicienne.

Sorélien corporatiste (1928-1934)

Une fois le faisceau détruit, Valois fonde le Parti Républicain Syndicaliste.

Distributionniste proche de la SFIO (1935-1945)

Georges Valois termine sa vie à Bergen-Belsen après être entré en résistance. Il avait sans succès voulu entrer à la SFIO. Idéologiquement il s’était rapproché du distributionnisme de Chesterton.

Edouard Berth

En 1917 il s’enthousiasme de la révolution bolchevique avant d’en constater les dérives. De 1920 à 1935 il est adhérent du PCF, avant de revenir au syndicalisme révolutionnaire ensuite.

Il écrit suite au Cercle Proudhon les Méfaits des Intellectuels, parfait complément aux cahiers.

Il écrira ensuite nombre de textes très intéressants, critiquant l’AF d’après-guerre ainsi que les idées de Maurras, avec une subtilité et une justesse rare.

Suites

Le Cercle Proudhon n’a eu aucune suite, l’expérience s’est arrêtée là, principalement à cause de la Guerre. Depuis, personne (sauf bien sûr Alain Soral), n’a tenté de réunir les syndicalistes et le monarchistes. Vu l’évolution « antifasciste » de ceux-ci, je doute qu’un nouveau Cercle Proudhon soit possible.

Il existe pourtant à gauche, des gens enclins à la discussion si l’on sait leur parler. Les écologistes (les vrais !), décroissants, anti-progressistes et autres marxiens-elluliens feraient de bons interlocuteurs, non pour un rapprochement, l’erreur du Cercle Proudhon a été, selon moi, l’orgueil vouloir avoir raison au détriment du dialogue (chaque chose en son temps, notre force est d’avoir raison, mais pas au détriment d’alliances fructueuses). L’alliance qui pourrait être faite serait une alliance de nécessité, sans chercher à convaincre l’autre de la justesse de nos analyses en premier lieu, mais plutôt en créant des synergies entre courants. Il ne faut pas non plus tomber dans l’intellectualisme, bien-sûr.

Conclusion : Et si l’intérêt du Cercle Proudhon se trouvait dans les remous de son sillage ?

Une fois le Cercle Proudhon dissout, chacun est reparti enrichi de l’expérience. Berth est devenu quasi-monarchiste, Valois, très sorélien. Ces deux personnages et leurs mentors respectifs vont continuer à évoluer, chacun avec un parcours atypique.

Lagrange aurait pu être également un de ces grands esprits, il en avait l’étoffe, mais la guerre l’a emporté. Les autres participants, a l’exception de Bernanos, furent en réalité assez effacés pendant le Cercle et assez mineurs ensuite, par rapport aux deux monstres, Berth et Valois.

Si l’on ne prend que le Cercle Proudhon, l’expérience fut un échec, si Valois avait une volonté de dialogue sincère, la force d’attraction de l’AF allait mettre à mal son idée de départ. Sorel aussi, sans doute, très méfiant envers l’AF et Maurras.

Nous n’aurons pas le temps de parler de la rupture de Valois avec l’AF, ni de la volée de bois vert de Berth à l’AF. Elles sont pourtant éminemment intéressantes pour nous, tant la plupart ont visé juste. Elles pourraient nous permettre de ne pas reproduire les erreurs du Cercle Proudhon si l’expérience venait à être renouvelée. Enfin, elles ont l’intérêt non négligeable d’offrir deux points de vue différents mais assez précis sur « l’AF de Maurras », soit l’entre-deux-guerres.

Le corporatisme

Introduction

Avant que le libéralisme ne nous apporte le bonheur sur terre© (sous conditions), les Hommes s’organisaient selon leur métier. Comment se sont organisés ces corps de métiers en France ? Quels étaient les rapports avec le pouvoir ? Ce texte a pour ambition d’éclairer un peu le fonctionnement, les principes et l’histoire du corporatisme, trop souvent sujet à de mauvaises interprétations.

Ce texte n’a pas été écrit par un spécialiste de la question mais par une personne souhaitant s’informer et en savoir plus. Il n’a pas la même qualité qu’un document universitaire et ne détaille pas toutes les nuances de la question.

Table des matières

Introduction. I

Corporatisme. 1

Historique. 1

Le corporatisme du Moyen-Âge à Colbert. 1

De Colbert à la Révolution. 2

La théorisation. 3

Le néo-corporatisme. 3

Aujourd’hui ?. 3

Corporations. 4

Types de corporations. 4

Prérogatives. 5

Hiérarchie corporative. 5

Métiers représentés. 6

Critiques. 7

Le point de vue de l’Eglise. 7

Critiques physiocrates et libérales. 8

Le monopole des jurandes est un frein à la libre-concurrence. 8

La limitation du nombre de maîtres s’oppose au droit de travailler. 8

La corporation se substitue au marché en fixant les prix et les salaires. 8

Les règles de l’Art sont un frein à l’innovation. 9

Critiques marxistes. 9

La corporation est une collaboration entre patronat et ouvriers. 9

Les corps de métiers divisent les travailleurs en branches et les empêchent de se penser en tant que classe   10

La corporation est un repli sur soi et ne vise pas à l’universel 10

Critiques gauchistes et idiocrates. 10

Tous les régimes ayant porté un projet corporatiste n’étaient pas des démocraties. 10

Les corps de métiers étaient sexistes. 10

Problématiques à résoudre. 11

Est-il pertinent de bâtir un système corporatif sans état fort ?. 11

Quelle place pour la grande entreprise ?. 11

Quelle place pour le quaternaire ?. 11

Le corporatisme est-il compatible avec les enjeux environnementaux actuels ?. 11

Conclusion. 11

Corporatisme

Sa définition stricte est d’être : « le contrôle sans soumission de la propriété privée par l’état, garant du bien commun »

En pratique, mis à part ce tronc commun, il y a autant de corporatismes que de pays. Le corporatisme allemand ne sera pas le même que le corporatisme français par exemple. Des disparités peuvent même exister au sein des nations.

Il faut trois choses afin de créer un système corporatif :

  • Un contrôle sans soumission de la propriété privée par l’état.
  • Une possibilité d’association des individus en corps réglementés les représentant.
  • Un état garant du bien commun, nécessaire, comme nous le verrons, afin que le corporatisme ne finisse pas en pugilat.

Le système corporatif n’implique pas forcément la corporation telle que nous la connaissons. Elle fut historiquement son expression. Le corporatisme s’est toujours réinventé selon les époques.

Historique

Il n’y a pas réellement de date de naissance du corporatisme. Il est aussi vieux que la monarchie. Pie XI l’a défini comme suit dans l’encyclique Quadragesimo Anno:

« De même, en effet, que ceux que rapprochent des relations de voisinage en viennent à constituer des cités, ainsi la nature incline les membres d’un même métier ou d’une même profession, quelle qu’elle soit, à créer des groupements corporatifs, si bien que beaucoup considèrent de tels groupements comme des organes sinon essentiels, du moins naturels dans la société. »

On distingue, pour la France quatre périodes : le proto-corporatisme d’héritage Celte et Romain (qui n’est pas notre propos), le corporatisme du Moyen-Âge et de l’Ancien Régime, le néo-corporatisme pétainiste et enfin l’époque actuelle.

L’histoire du corporatisme en France se passe presque entièrement au Moyen-Âge. L’époque postrévolutionnaire a toujours cherché à retrouver une sorte de pureté corporative originelle, sans jamais retrouver la perfection qu’eurent les corps de métiers sous l’Ancien Régime.

Le corporatisme du Moyen-Âge à Colbert

La première période commence au XIème avec la formation des premier corps de métiers réglés. Il faudra attendre le XIIIème pour que le corporatisme reçoive ses lettres de noblesse du pouvoir royal sous Louis IX.

Cette période fut relativement tumultueuse, les corporations furent interdites par Philippe le Bel, qui les voyait comme de dangereux lobbys. Le féodalisme et l’entêtement des gens de métier étant ce qu’il fut, l’ordonnance d’interdiction resta lettre morte pendant 3 ans, jusqu’à son retrait.

Les métiers se constituèrent à cette période en s’inscrivant dans le système féodal : le métier réglé était un métier dont les membres obéissaient à un règlement ayant force de loi dans une zone banale donnée. Le seigneur local était juge en dernière instance pour ce qui concernait les règles du métier.

Tous les métiers à exercice libre furent appelés « métiers libres » à cette époque.

Saint Louis fut le premier roi à réaliser l’intérêt du système corporatif pour la France. Il créa les jurandes, des corporations ayant pour particularité de ne plus dépendre que du roi et possédant un monopole national. Afin d’encadrer et de concilier les belliqueux artisans parisiens, il nomma Etienne Boileau prévôt des marchands, poste créé afin de réguler le commerce dans la capitale, puis plus tard dans la France.

Les quatre siècles qui suivent restèrent tumultueux malgré l’aval royal. Les corporations, surtout les jurandes, mirent du temps à être acceptées dans beaucoup de régions. La faute aux féodaux mais aussi parfois à la résistance de certaines oligarchies locales qui s’étaient constituées.

Petit à petit les corporations se sont délitées. Entre corporations, des guerres destructrices et fratricides eurent lieu. Certaines furent d’un ridicule achevé, comme la guerre entre Poulaillers, Volaillers et Rôtisseurs autour de la table des bourgeois. Le pouvoir, encore très féodal, fut impuissant à calmer quoi que ce soit. Il y eut parfois des morts.

A l’intérieur des corporations, de plus en plus d’affrontements entre maîtres et compagnons finirent par mener à l’éclosion de véritables « syndicats ouvriers » avant l’heure. Les compagnons revendiquaient plus de pouvoir au sein des corps de métiers, ainsi que l’augmentation des salaires. La concurrence effrénée crée par l’affrontement entre corporations servit de prétexte à la baisse des salaires. De plus les maîtres ont dans beaucoup de corporations, organisé un système népotiste où un fils de maître a priorité pour reprendre une affaire. Les affrontements entre maîtres et compagnons ont souvent abouti à des incendies, des lynchages et des pillages. Les nombreuses ordonnances royales n’ont jamais réussi à calmer la fureur des compagnons.

De Colbert à la Révolution

Seul le génie de Colbert, homme d’état accompli, put calmer la révolte généralisée.

Il interdit, et fit réprimer physiquement, les associations de maîtres ou compagnons seuls. Il réforma les corporations afin d’y intégrer plus de dialogue social et cassa les népotismes. Il permit aux manufactures et aux artisans de vivre en bonne entente ce qui engendra une hausse significative de la qualité des produits, désormais réputés dans toute l’Europe. Enfin, Colbert réconcilia maîtres et compagnons au sein de corporations régénérées. Afin d’éviter des guerres fratricides entre métiers proches, Colbert fusionna certaines professions, créant des « corps fédérés », constitués de collèges représentant les métiers d’une branche. Colbert avait sauvé le corporatisme, en agissant comme un véritable homme d’état.

Lorsque l’on parle de corporations dans les milieux contre-révolutionnaires, c’est souvent de cet âge d’or que l’on parle et non des débuts explosifs du corporatisme médiéval. Hélas les physiocrates et la Révolution allaient venir mettre fin à cette organisation. Il fallait tuer toute entrave au Marché, même si cette « entrave » fut le système qui propulsa la France au rang de première puissance mondiale de l’époque.

Dès 1750, Quesnay critiqua les corporations et prôna la libre circulation des biens et des personnes. Il appuyait ses propos sur le ras-le-bol vis-à-vis du système douanier incompréhensible hérité du système féodal. Lorsque son acolyte, Turgot, devint ministre, il tenta d’interdire les corporations. Cette première tentative se solda par la Guerre des Farines, qui coûta son poste à Turgot.

Seule la Révolution, par le décret d’Allarde et la loi Le Chapelier put mettre fin au système corporatif. La Convention a spolié au passage les 12 milliards de trésorerie des jurandes. La suite est la révolution industrielle et le triomphe du libéralisme le plus sauvage. Le terme « corporation » fut créé à l’occasion de l’interdiction de celles-ci. Il vient de l’anglais.

La théorisation

Le corporatisme était-il mort ? Pas tout à fait. Dès 1855, Le Play le redécouvrit, dans son énorme volume : Ouvriers européens. Études sur les travaux, la vie domestique et la condition morale des populations ouvrières de l’Europe. Ses travaux allaient servir de matière à des hommes comme Albert De Mun (Discours de 1888 à 1904) ou René de la Tour du Pin (Vers un ordre social chrétien, 1882 – 1907). Le mouvement catholique social incluait, tout à fait naturellement, le corporatisme dans ses revendications. Le pape Léon XIII en parlera dans son encyclique Rerum Novarum en ces termes :

« Le dernier siècle a détruit, sans rien leur substituer, les corporations anciennes qui étaient pour eux (hommes des classes inférieures) une protection. Les sentiments religieux du passé ont disparu des lois et des institutions publiques et ainsi, peu à peu, les travailleurs isolés et sans défense se sont vu, avec le temps, livrés à la merci de maîtres inhumains et à la cupidité d’une concurrence effrénée»

Plus tard, sur l’inspiration des catholiques sociaux, des mouvements politiques se sont saisis du sujet.

  • Les syndicalistes Jaunes de Biétry. Ce mouvement n’a pas produit d’ouvrage sur le sujet mais reprenait certaines thèses des catholiques sociaux.
  • Edouard Berth et certains syndicalistes révolutionnaires. Lors de l’expérience du Cercle Proudhon, leur doctrine s’est enrichie de certains éléments corporatistes. On retrouve les conclusions de cette expérience dans Les Cahiers du Cercle Proudhon (1911)
  • L’Action Française par Firmin Bacconnier, qui a porté, et porte encore aujourd’hui, la doctrine corporatiste dans ses gènes. Bacconnier a publié son ouvrage le plus abouti sur le sujet Régime Corporatif en 1933. Maurras incluait le corporatisme dans le chapitre sur la Politique Naturelle de Mes idées politiques (1937).

Le néo-corporatisme

Cette renaissance théorique du corporatisme a eu un impact dans la sphère politique. Le fascisme naissant s’est emparé du sujet, le remaniant à son goût. Ainsi est né le néo-corporatisme, fusion de l’idée fasciste d’état et du corporatisme colbertiste (même si adapté aux spécificités de chaque pays). Le néo-corporatisme diffère du corporatisme par la soumission, plus ou moins prononcée, des corps de métiers et des entreprises, à l’état. Chez Pétain, les corps de métier sont relativement libres, autant qu’ils peuvent l’être en temps de guerre.

Le néo-corporatisme n’est qu’une émulsion, il n’est pas stable et finit historiquement par se décanter. Comme le dit bien Alain Cotta, économiste :

« Le corporatisme et le fascisme ne vont de pair que d’un point de vue historique. Ils sont profondément antagonistes. […] En fait le corporatisme pour vivre réellement et pour durer, a besoin de la mort du fascisme – et l’obtiendra d’ailleurs. Les fascistes sont morts. Mais pas le corporatisme, au contraire. »

Aujourd’hui ?

Le corporatisme est loin d’être mort. Depuis la Révolution, la France cherche à en retrouver l’esprit, sans pouvoir le nommer. L’état jacobin et libéral le repousse périodiquement, sans jamais parvenir à le tuer. L’esprit de corps est très présent dans la mentalité du travailleur français. Même les syndicats, d’idéologie marxiste, ont dû composer avec cette réalité bien ancrée.

Il est intéressant de noter qu’en France, l’affrontement entre l’idéologie libérale et l’idéologie marxiste, a mené à un ordre social mouvant, mais ressemblant étrangement par certains points à l’ancien système des corps de métiers. La division entre syndicats et patronat est une réalité mourante, n’existant plus que dans le monde de la grande entreprise, alors que les PME se regroupent dans divers groupes de discussion.

Les syndicats, commençons par eux : ils sont, en France, découpés en sections géographiques, mais également par branche. Métallurgie, Transports … Les solidarités ouvrières en temps de grève, plutôt que de se faire avec les autres branches des mêmes syndicats, se font avec les autres syndicats présents dans la branche ! Lutte des classes, vraiment ?

Un second exemple est celui des caisses de sécurité sociale : toutes les exceptions au régime général sont des caisses réservées à une profession, ou à un groupe de professions. Etrange pour des « acquis sociaux, résultant d’une lutte d’origine marxiste ».

Les conventions collectives sont sans doute aujourd’hui ce qui se rapproche le plus d’une réglementation corporatiste. Imparfaite, certes : le salarié est rattaché à la convention de son entreprise et non, comme par le passé, aux règles du métier qu’il effectue réellement, mais l’esprit y est.

Certaines professions réglementées sont organisées dans des structures partageant des traits avec les anciennes corporations. L’ordre des médecins ou la CNPMEM des marins-pêcheurs en sont d’excellents exemples : règlements internes, instances juridiques et gestion démocratique.

Enfin, les corporations se retrouvent dans une forme préservée en Alsace-Moselle. La loi y dit :

« Les artisans sont groupés en corporations, libres ou obligatoires, dont la mission première est d’assurer la défense des intérêts professionnels de leurs membres qui dépendent de Chambres de Métiers chargées de représenter les intérêts généraux de l’artisanat. A la différence des syndicats, les corporations représentent à la fois les employeurs et les salariés sur une circonscription déterminée. »

Cette région, de par son histoire spécifique, a su préserver un système corporatif fonctionnel. Il est hélas figé par une république qui souhaiterait bien le voir mourir : seuls les artisans y sont présents et non les manufacturiers et les industriels, comme par le passé.

Corporations

La corporation est, historiquement, la forme d’organisation d’un métier dans le système corporatif français. Ce terme fut officialisé pour la première fois à l’abolition des corps de métiers, afin de désigner ceux-ci. Leurs noms, auparavant, étaient très variables selon les régions.

La définition qui suit ne concerne que les corps de métiers français, tels qu’ils étaient suite à la réforme de Colbert.

La définition générale d’une corporation sous l’Ancien Régime est d’être une association de droit public, ayant une règlementation interne et un pouvoir judiciaire de première instance. Elles rassemblent maîtres, compagnons et apprentis.

Types de corporations

Distinguons tout d’abord trois types de corps de métiers : les jurandes, les corps réglés et les métiers libres. Bien souvent lorsque l’on parle de « corporations » ce sont des jurandes uniquement que l’on parle, occultant les autres. Cet oubli est déplorable, tant la place que les corps réglés occupaient était grande.

Les métiers libres, tout d’abord. Ce sont des métiers pour lesquels aucune corporation n’est obligatoire. Certains métiers peuvent être réglés dans une ville et libres ailleurs. Le fait qu’un métier soit libre n’exclut pas nécessairement la présence d’une corporation réglée le représentant : elle n’est simplement pas obligatoire. En revanche, jurande et métier libre s’excluent. Les métiers libres obéissent aux lois civiles, ils ne peuvent pas avoir de privilèges.

Les corps réglés sont des corporations subordonnées à une autorité territoriale : seigneuriale, cléricale ou bourgeoise. Les corps réglés n’ont pas la personnalité juridique, ils ne peuvent plaider qu’accompagnés d’un échevin, représentant du pouvoir territorial. Ils n’ont pas non plus droit de posséder de biens en propre ou une trésorerie : ils doivent obligatoirement confier leurs fonds à une église ou à une municipalité et leurs biens appartiennent à leur collectivité de rattachement. Ils peuvent en revanche voter et imposer des règles aux maîtres incorporés. Les corps réglés peuvent obtenir des privilèges, locaux ou royaux.

Les jurandes, enfin, sont une création de Louis IX. Elles sont obligatoires à tous les gens du métier qu’elles représentent. Elles sont subordonnées au Roi, ont la personnalité juridique et le droit de posséder des biens et une trésorerie. Les jurandes peuvent posséder un sceau. Elles sont découpées en antennes régionales, puis locales, avec à chaque échelon des règles et une hiérarchie cohérente.

Prérogatives

Historiquement, les corporations d’Anciens Régimes ont eu un certain nombre de prérogatives concernant leur métier et son environnement proche :

  • Règlementation du travail : les corporations avaient, peu ou prou, le même rôle que nos conventions collectives. Elles réglementaient les salaires et tout ce qui trait au cadre de travail. Elles intégraient également des juridictions de première instance, afin de ne pas engorger les tribunaux nationaux.
  • Normalisation de la production : Les règles de qualité et les méthodes de travail étaient définies avec pour but la qualité du produit et le bien-être du travailleur. La corporation avait droit de visite sur le travail des maîtres.
  • Règlements commerciaux : Afin d’éviter toute pratique commerciale déloyale ou nuisant au bien commun, la corporation avait le devoir de réguler et encadrer le commerce, tant du côté des fournisseurs que des clients. La corporation recevait aussi les litiges des clients. Les poids et mesures étaient de sa juridiction, ce qui explique la diversité des unités avant l’avènement des unités scientifiques modernes.
  • Représentation politique du métier : Par sa puissance et sa représentation la corporation avait un réel pouvoir politique. Elle pouvait faire pression tant sur les pouvoirs locaux que sur le roi lui-même.
  • Conservation de la propriété intellectuelle de la branche : Les corporations obligeaient les maîtres à partager leurs découvertes et innovations, ce afin qu’ils profitent au plus grand nombre. Un débutant disposait donc de la somme des connaissances de ses prédécesseurs et ne partait pas de rien.
  • Enseignement et formation : Beaucoup de corporations disposaient de véritables centres de formation des apprentis. Certaines professions fonctionnaient par alternance et les apprentis recevaient la formation théorique parfois très loin de leur maître.

Hiérarchie corporative

Les corporations sont, pour la plupart, constituées hiérarchiquement de la même manière. Quelques corps bourgeois et militaires dérogent à cette règle. En théorie, chaque corporation est libre de définir sa hiérarchie comme elle le souhaite. C’est d’ailleurs le cas pour la direction et l’administration de la corporation, organisée très différemment d’un métier à l’autre. Le schéma commun est d’ordinaire constitué de 3 niveaux : l’apprenti, le compagnon et le maître.

L’apprenti est un jeune, incorporé vers 14 ans le plus souvent. Il est logé et nourri par le maître, chez celui-ci, aux frais de ses parents. La pauvreté ou l’orphelinat permettent de déroger à cette règle : la corporation financera l’apprentissage. Un contrat, annuel et reconductible, lie le maître, l’apprenti et le tuteur légal. Il définit les conditions de travail en fonction de l’âge, de la condition physique et des capacités de l’apprenti. Certaines branches forment leurs apprentis par alternance, dans les écoles de la corporation (horlogers, architectes …). La durée d’apprentissage est en moyenne de 3 ans.

Une fois l’apprenti mûr, il est inscrit sur les registres de la ville comme compagnon, par les jurés de la corporation. Ils peuvent travailler pour gagner leur vie auprès d’un maître, au rythme de contrats d’un an renouvelables. Certaines professions, comme la maçonnerie, font effectuer à leurs compagnons des tours de France, afin de parfaire leur formation par le travail.

Lorsque le compagnon se sent prêt, il va présenter un chef-d’œuvre à un collège de maîtres. Si ce chef d’œuvre est validé, le compagnon devient maître à part entière. Une maîtrise n’est pas révocable, sauf fraude à l’examen. Il peut travailler à son propre compte ou associé à un autre maître. Parfois, la maîtrise n’est pas libre : le nombre d’ateliers est limité dans une zone donnée. Le maître devra racheter un atelier à un retraité contre une rente afin de s’installer. Il pourra en attendant travailler pour le compte d’un autre maître. En cas de faute, le maître peut être puni, jusqu’au bannissement. La mort est possible pour certains métiers « dangereux » : apothicaires, serruriers, notaires, etc…

Les maîtres qui le souhaitent sont amenés à prendre des responsabilités au sein de la corporation. Ces responsabilités sont réparties par élection : les gens du métier élisent leurs représentants. Les corporations sont de petites républiques.

Métiers représentés

La liste qui suit n’est absolument pas exhaustive. Pratiquement toute activité, sous l’Ancien Régime, pouvait être incorporée. Certains métiers, en plus de l’obligation d’incorporation, pouvaient être réservés à un ordre particulier. Ainsi les hautes carrières militaires étaient réservées aux nobles, la théologie aux clercs ou encore l’arbalétrerie au tiers-état.

Les Six Corps

Jurandes, régies par le prévôt des marchands de Paris. Catégorie historique et arbitraire.

Drapiers, épiciers, merciers, pelletiers/fourreurs, orfèvres, bonnetiers.

Plus tard les cabaretiers rejoindront les 6 corps.

Professions banales

Corps dont l’implantation locale est subordonnée à un seigneur : ils sont stratégiques en cas de guerre.

Boulangers, bouchers, maçons, armuriers, peintres, forgerons …
Professions Cléricales et universitaires

Rattachées à l’université. La Thèse remplace le chef d’œuvre.

 

Théologiens, juristes, médecins, libraires …
Corps militaires

Réservés pour la plupart aux nobles.

Maréchaux, chevalerie (incorporée tardivement)…
Professions judiciaires

Toujours des jurandes, rattachées au Parlement de Paris.

Magistrats, avoués, notaires, huissiers, hérauts …
Corps bourgeois

Les villes franches (non rattachées à un seigneur) sont administrées par des corps constitués et sont elles-mêmes de véritables républiques.

Arbalétriers, archers, conseillers …

Le cas des paysans est spécifique. Ils ne sont pas incorporés, comme les professions ci-dessus, mais participent régulièrement à des assemblées villageoises. Ils sont loin d’être sans droits. Sous protection d’un seigneur, parfois du roi directement, les villageois sont parfaitement conscients de leurs droits. Les assemblées villageoises ont un maire élu à leur tête. Ce maire a pour rôle de négocier avec les féodaux et les corporations, au nom des villageois. Les paysans se laissent rarement piétiner, comme l’a montré notre histoire, émaillée de jacqueries.

Critiques

Le corporatisme a ses soutiens et ses détracteurs, le débat est récurrent en France et souvent animé sur ce sujet. Le corporatisme n’est pas mort, savoir le défendre est d’un intérêt crucial.

Le point de vue de l’Église

Avant Humanum Genus de Léon XIII en 1884, l’Église ne parle pas de corporatisme. Sans doute est-ce parce qu’il va de soi dans les sociétés occidentales.

« Nous voulons parler de ces corporations ouvrières destinées à protéger, sous la tutelle de la religion, les intérêts du travail et les mœurs des travailleurs. »

Léon XIII réaffirme le soutien de l’Église au système corporatif dans l’encyclique Rerum Novarum (1891), véritable baptême du catholicisme social. Ce baptême sera confirmé par Pie XI dans l’encyclique Quadragesimo Anno en 1931, qui prolonge et réactualise Rerum Novarum. Pie XI, dans Divini Redemptoris en 1934, réaffirme l’opposition de l’Eglise au communisme et son soutien au corporatisme :

« Nous avons montré comment une saine prospérité doit se baser sur les vrais principes d’un corporatisme sain qui respecte la hiérarchie sociale nécessaire, et comment toutes les corporations doivent s’organiser dans une harmonieuse unité, en s’inspirant du bien commun de la société. La mission principale et la plus authentique du pouvoir civil est précisément de promouvoir efficacement cette harmonie et la coordination de toutes les forces sociales. »

Plus tard, dans les années 50, Pie XII évoquera souvent le corporatisme. Il refuse de reconnaître le syndicalisme comme légitime et invoque, parfois excessivement, des corporations souhaitables mais mortes avec le fascisme. Il fut le dernier pape à parler autant de corporatisme. Jean XXIII et Paul VI n’en parlèrent pas. C’est étonnant pour Paul VI : il fut le bras droit de Pie XII et fut très proche des néo-corporatistes italiens dans sa jeunesse.

Jean-Paul II est bien plus confus sur le sujet. Chez lui ce terme est utilisé à l’anglo-saxonne et désigne tant les sociétés que les groupes professionnels. Pour lui, les syndicats héritent des corporations anciennes, donc de leurs obligations sociales. Centesimus Annus, venu un siècle après Rerum Novarum se positionne dans cet esprit. Le vocabulaire de l’Eglise, ensuite, ne reparlera plus de corporations sans leur adjoindre l’adjectif « anciennes », elles ressortent comme des choses mortes, y compris chez Benoît XVI. François ne s’est encore jamais exprimé sur le sujet.

Critiques physiocrates et libérales

Les libéraux, par leurs ancêtres physiocrates, furent les premiers à critiquer les corporations. Leurs critiques ne furent pas complètement infondées, même si gravement exagérées. De plus, la solution libérale qu’ils prônent est bien pire que le système corporatif, dont les défauts étaient corrigés régulièrement par le pouvoir royal.

Reprenons les critiques des libéraux, point par point.

Le monopole des jurandes est un frein à la libre-concurrence

Le monopole, dans l’ordre corporatif existe dans le but que tout ouvrier, d’une branche et d’un lieu précis, soit soumis aux mêmes règles que ses semblables. Il n’est ni la régulation centralisatrice, qui ne prend pas en compte les spécificités locales, ni la dérégulation totale, qui laisse le travailleur nu face aux moins scrupuleux de ses concurrents.

La libre-concurrence des libéraux est un leurre. Jamais elle n’a existé, jamais elle n’existera, l’humain est ainsi fait. Nous renvoyons le lecteur à d’autres sources pour une critique approfondie. Ce que nous pouvons simplement répondre est que le système corporatif préfère l’honneur du travail et la méritocratie à la libre-concurrence, car il ne voit pas cette dernière comme souhaitable. La libre-concurrence est la liberté du renard libre, dans le poulailler libre.

La limitation du nombre de maîtres s’oppose au droit de travailler

Cette limitation est à voir sous deux angles : celui de l’écologie et celui de la rentabilité du travail.

D’un point de vue écologique, la limitation du nombre d’ateliers, dans un monde où la machine n’était pas encore apparue, permettait de limiter la consommation de ressources et de la répartir sur le territoire. Ainsi, dans l’ancienne France, presque toutes les forêts nationales étaient gérées durablement. Les bûcherons et forestiers étaient garants de la préservation de l’équilibre de ces milieux, tout en permettant une production de bois durable. La vision était à long terme au contraire d’aujourd’hui.

Si le travail était limité, c’était aussi pour garantir au maximum de maîtres possible le « droit de travailler », au sens du droit de vivre de ce travail. L’argument libéral ne vaut pas. La multiplication du nombre de maîtres dans une zone donnée aurait certes tiré les prix vers le bas, mais aurait également diminué le niveau de vie des maîtres les moins concurrentiels. Ils auraient bien eu « droit de travailler », mais n’auraient pu en vivre. Le numerus clausus était infiniment social, en adaptant l’offre à la demande, là où la société libérale pousse à l’inverse par le matraquage publicitaire et la gabegie consumériste.

La corporation se substitue au marché en fixant les prix et les salaires

Comme il a été dit au point précédent, le but de la corporation est de garantir que le travailleur puisse vivre décemment de son labeur.

Les salaires étaient régulés par la corporation, dans le but que le compagnon puisse obtenir une part équitable des bénéfices de l’atelier, capable de faire vivre sa famille. Il était exigé par l’Eglise qu’une famille puisse vivre sur le seul salaire du mari, rendant le travail de l’épouse facultatif.

La régulation des prix suit le même esprit, mais pour le maître cette fois. Un second rôle venait s’ajouter à cette régulation : pour les produits de consommation courante, les prix devaient permettre leur accès au plus grand nombre, quitte à ce que des subventions soient versées afin de garantir à la fois les prix bas et la juste rémunération du maître.

La régulation par le Marché, qu’exigeaient les libéraux, est la destruction des minima salariaux et la dérégulation des prix. La fin des salaires minimaux créa les esclaves de la Révolution Industrielle. La dérégulation des prix fit advenir le règne des spéculateurs et des marchands : la Guerre des Farines et la Révolution en sont les conséquences.

Les règles de l’Art sont un frein à l’innovation

Ce point est sans doute le plus contestable :

D’abord, car toute innovation n’est pas bonne. Des auteurs contemporains ont théorisé ce que les anciens avaient pressenti : la technique n’est pas neutre mais ambivalente. Il appartient de juger chaque innovation en chaussant les lunettes du bien commun plutôt que celles du profit. Les règles de l’Art n’intégraient l’innovation qu’après expérimentation et mûre réflexion sur ses effets.

Ensuite, car dans une société où le bien commun est la boussole, la qualité prime sur la quantité. Ce que faisait un maître était réalisé avec le plus grand soin. Aucun gaspillage n’était toléré, ni dans la fabrication, ni dans la durée de vie. L’innovation, comme processus visant à créer de nouvelles choses, n’était tolérée que si le nouvel objet était une amélioration qualitative évidente, d’un objet comblant un besoin existant. Il était hors de question d’innover dans le seul but de faire du profit.

Enfin, si l’innovation individuelle était plus rare qu’aujourd’hui, le partage des savoirs entre les maîtres permettait à chacun de bénéficier des innovations utiles des autres. L’esprit non concurrentiel, donc apaisé, permettait un échange de savoir, qui rend contestable l’affirmation que l’innovation était freinée par les corporations : elle était tout simplement subordonnée au bien commun.

Critiques marxistes

Lorsque les marxistes sont apparus, ils ont tenté de proposer une alternative au libéralisme. Celle-ci, en raison du Sens de l’Histoire, ne pouvait pas être une régression vers l’ordre corporatif ancien, donc réactionnaire et poussiéreux. Suivent des réponses à leurs principaux arguments.

La corporation est une collaboration entre patronat et ouvriers

Par « patronat », les marxistes entendent les maîtres et par « ouvriers » les compagnons.

Cet argument est facilement réfutable. Les marxistes n’ont visiblement pas compris la nature même de la corporation : elle échappe complètement à leur mode de pensée. S’il est vrai que le maître est le seul à pouvoir posséder le capital, il est différent du patron en au moins deux points :

  • Son contrôle du capital lui vient de sa compétence (maîtrise) et non de l’argent. Un maître peut ouvrir un atelier sans le sou, aidé par ses pairs. Un homme n’aurait jamais pu ouvrir d’atelier sans avoir été reconnu maître par ses pairs. La maîtrise ne peut s’acheter.
  • Un maître doit pratiquer le métier réellement afin de posséder un atelier. Il lui est interdit d’être un simple rentier.

De même, la définition de l’ouvrier et celle du compagnon sont radicalement différentes. Un compagnon est un maître en devenir. On reste rarement compagnon, à moins d’incompétence crasse. Le compagnon s’élève dans la hiérarchie corporative par son travail. L’ouvrier ne peut s’élever qu’en devenant à son tour un « possédant » dans le jargon marxiste, donc par l’argent.

La corporation n’est donc absolument pas un système d’exploitation d’une classe par une autre. Le plus humble des apprentis est destiné à devenir maître un jour. L’homme s’élève par son travail et non par l’argent.

Les corps de métiers divisent les travailleurs en branches et les empêchent de se penser en tant que classe

La division en branche permet une véritable démocratie locale, basée sur ce que les gens connaissent le mieux : leur métier. Il est naturel pour les travailleurs de discuter d’abord avec leurs semblables, des sujets qui les concernent.

La « classe ouvrière » est une création de la révolution industrielle, lorsque le découpage de la société fut exécuté entre ploutocrates possédants et travailleurs prolétaires. Les griefs entre branche sont, historiquement, moins destructeurs, que les douloureux affrontements entre ouvriers et patrons. Le Moyen-Âge et l’histoire des corps de métiers avant Colbert le montre.

Il est facile pour une autorité supérieure (état, collectivité) de concilier deux métiers, afin de définir le domaine de chacun. Il est bien plus difficile de s’immiscer au sein d’une corporation, afin de calmer des tensions : cela est vu comme de l’ingérence et provoque bien souvent des réactions allergiques.

La division en branches est à la fois plus naturelle et plus apaisée qu’une division en classes.

La corporation est un repli sur soi et ne vise pas à l’universel

Le système corporatif vise le bien commun. Il n’a historiquement été possible qu’avec une autorité supérieure, absolue et garante du bien commun, qui intervient pour gommer ses excès.

La nation est le cercle communautaire le plus grand qui soit. La doctrine maurassienne détaille ce point. Il est impossible de créer un système corporatif à une échelle plus grande que la nation. Au-delà de la nation il n’y a pas d’intérêt commun cohérent et donc aucun pouvoir légitime pour le représenter.

La seule forme de coopération internationale possible, dans un système corporatif, est l’accord contractuel, entre corps de nations différentes, dans les limites des lois des nations.

Critiques gauchistes et idiocrates

Ces critiques, bien que souvent idiotes (il n’y a pas de question idiotes, seulement des gens idiots), sont souvent présentes dans les débats sur le corporatisme. Il est bon de savoir y répondre succinctement :

Tous les régimes ayant porté un projet corporatiste n’étaient pas des démocraties

Que répondre à ce magnifique sophisme ? Il est vrai que le corporatisme fut porté par les fascismes, au sens large, ainsi que par les monarchies européennes, dites d’Ancien Régime. Cela ne change rien à la validité du projet corporatiste.

Quitte à parler de démocratie, autant parler de démocratie réelle : celle qui n’est possible que lorsque les gens votent sur ce qu’ils connaissent. Les corps de métiers étaient de véritables petites républiques, naturelles et humaines, où chacun, dès lors qu’il avait prouvé sa compétence, pouvait exprimer son avis et voter. Les structures corporatives ont prouvé leur efficacité pour représenter l’intérêt des travailleurs à tous les échelons. Si elles ont pu être abusives, jamais elles ne furent tyranniques.

Rien à voir avec les démocraties bourgeoises qui proposent à des citoyens de voter sur des programmes en 50 points que personne ne lit.

Les corps de métiers étaient sexistes

Cette affirmation est historiquement fausse. Si certains métiers de force, pour des raisons évidentes, n’acceptaient pas les femmes (mineurs, bûcherons …), beaucoup de métiers incorporaient des femmes, même comme maîtresses. Une femme pouvait parfaitement choisir d’exercer un métier différent de son mari, sans que cela soit socialement mal vu.

Si elle choisissait de partager le métier de son mari, la femme prenait son titre (maîtresse par alliance) et touchait une rente de la corporation en cas de décès de celui-ci. Ce qui n’était pas vrai dans l’autre sens.

Problématiques à résoudre

Le corporatisme, nous l’avons dit, est une doctrine en mouvement permanent. Chaque époque a su le redéfinir. Celui qui prône un système corporatif a le devoir de le réactualiser. Ca n’est pas le travail d’un prétendant ou leader quelconque mais bien des travailleurs eux-mêmes.

Aussi vais-je liste quelques points sur lesquels il serait bon de réfléchir en vue de définir ce que pourrait être un système corporatif assumé en France, au XXIème siècle.

Est-il pertinent de bâtir un système corporatif sans état fort ?

Les défauts du corporatisme, laissé à lui-même, font réfléchir sur la pertinence de rebâtir un système social corporatif sans état fort. En effet :

  • Sans état représentant le bien commun, le corporatisme tombe rapidement dans la lutte des métiers et la lutte des classes. Il devient vite pire que l’actuel pis-aller capitaliste. L’histoire le montre, avec ce que furent les corporations au Moyen-Âge.
  • Sans état fort, les corps deviennent rapidement des lobbys très puissants dictant leur volonté par le chantage économique. Si cela peut être intéressant pour faire chanter une république impuissante, il faut au moins veiller à garder le contrôle d’un tel système.

Quelle place pour la grande entreprise ?

L’adaptation du corporatisme au tissu économique actuel est un travail non-encore accompli. Le corporatisme fut adapté aux manufactures par Colbert, aux usines par Vichy mais n’a jamais été réfléchi pour fonctionner avec des transnationales et des holdings.

Quelle place pour le quaternaire ?

Comment intégrer au corporatisme l’employé de bureau ? Sa principale caractéristique n’est pas de produire quelque chose mais d’occuper une place dans une entreprise. Il ne traite que de l’information, pas un objet réel et tangible. Où le classer ? Comment l’incorporer ?

Le corporatisme est-il compatible avec les enjeux environnementaux actuels ?

Le capitalisme libéral nous envoie dans le mur. Le corporatisme peut-il faire mieux ?

Le problème des ressources, de la consommation, du jetable et d’autres seraient à réfléchir en chaussant les lunettes corporatistes.

Conclusion

Le corporatisme et les corporations de métiers n’ont pas toujours été le système bien huilé, vanté par certains partisans trop zélés. Il a accompli un long chemin avant de parvenir à la stabilité et l’efficacité qu’il eut sous Colbert. Les différentes formes qu’il a prises sont aujourd’hui obsolètes, vouloir les ressusciter serait vain et mortel. L’enjeu, désormais, est de bâtir une nouvelle arche corporative, adaptée aux enjeux de notre siècle. Le passé sera bien entendu un guide inestimable, mais il appartient à notre génération, aux forces vives de notre pays, de se saisir de la question. Chacun aura un travail à faire depuis son poste, car ce sont les gens de métier qui en connaissent le mieux les enjeux, afin de réactualiser une idée qui n’est jamais morte.

Les corps de métiers sont terriblement d’actualité à l’heure ou la mondialisation jette au chômage les travailleurs de la nation. Des milliers d’hommes et de femmes avec leurs talents, qui ne servent pas le bien commun et deviennent, malgré eux, des parasites, au seul motif qu’ils ne sont pas rentables.

Le système corporatif est d’actualité, désormais que le marxisme est mort et que le libéralisme est en train de trahir toutes les promesses de paradis terrestre, qu’il avait faites en 1789, montrant alors son vrai visage. De plus en plus de français n’attendent que de pouvoir travailler dans le même esprit que leurs pères : encouragés, protégés et reconnus. Encore aujourd’hui la qualité française est reconnue dans le monde, toujours présente, comme si le regard de ses aïeux était braqué sur l’ouvrier, le poussant à la vertu dans son travail. Le peuple de France n’est pas mort.