Vincent Desportes : La voix de la Grande Muette

Je me suis rendu, en tant qu’ambassadeur du Portail de l’IE, à la conférence du Général Vincent Desportes autour de son livre La dernière bataille de France.

desportes

Le général débute sa conférence par un effrayant portrait de l’armée française, parent pauvre de la république. Meurtrie par des politiques incapables de se projeter dans le long-terme, affaiblie par un budget anémique et démantelée par l’absurdité bureaucratique, notre outil de défense est bien malade.

Le général poursuit son propos en tentant d’expliquer les raisons de ce déclin de l’armée. Pour lui, elles sont multiples : la bureaucratie et ses conséquences ont fondu sur les militaires : technologisme, rigidité, absurdité et réformite. La dissuasion nucléaire a servi de prétexte pour faire fondre les budgets conventionnels. Le pacifisme et l’antimilitarisme, déjà hors d’âge pendant la guerre froide, continuent d’être présents dans les plus hautes sphères de la république, à gauche comme à droite. Enfin, les français vivent dans l’illusion que l’Oncle Sam reviendra nous sauver, à moins qu’une chimérique défense européenne n’émerge après 60 ans de coma.

Le général Desportes termine sa conférence en exhortant les français à se réveiller. Ils doivent exiger leur protection, qui leur est due par l’état. Le régalien n’aura jamais été aussi ignoré qu’aujourd’hui. L’armée est l’assurance de la nation, ça n’est pas le jour où un problème survient qu’il faut s’en soucier. Sans l’armée Japonaise, Fukushima aurait été bien pire. Sans épée, les valeurs sont de vains mots. Si nos valeurs reculent y compris chez nous, une des causes est l’affaiblissement du militaire.

Avec un budget de 1.51% du PIB, notre armée n’aura bientôt plus la capacité pourtant cruciale de se projeter en opérations extérieures. L’armée manque d’hommes et d’argent, les exigences politiques n’arrangent rien : plus notre armée se projette en OPEX, plus elle s’appauvrit, ce temps et cet argent est pris sur la maintenance et l’entraînement. L’opération Sentinelle, véritable gâchis d’argent public (d’autres peuvent parfaitement remplir cette mission, un soldat coûte trop cher pour faire le guet dans la rue), empire la situation. La somme rendue aux armées après Charlie ne change rien : c’est un adoucissement du coup de rabot qui ne rattrapera pas 25 ans de disette budgétaire.

Il dénonce des conduites d’opérations parasitées par les politiques. On ne dimensionne plus une opération en fonction des besoins stratégiques, mais en fonction de l’argent disponible. Les économies de bout de chandelle, souvent périlleuses pour les soldats, sont légion : lorsqu’un soldat pose son pied en terre étrangère, l’objectif n’est plus de remplir la mission, mais de le rapatrier le plus vite possible, afin de faire des économies. Ses camarades restés sur le terrain courent un risque majoré. L’opération Sangaris est un cas d’école : 3500 hommes et 8 hélicoptères pour couvrir un territoire de la taille de l’Europe.

Les politiques sont également responsables d’avoir jeté en pâture l’armée aux bureaucrates. La LOLF a fait disparaître l’État-Major des décisions budgétaires : le chef d’état-major seul est codécisionnaire avec deux hauts-fonctionnaires. La RGPP a poussé à outrance la fusion interarmées des métiers. Or, souligne le général, un cuisinier au sol de l’armée de l’air n’a rien à voir avec un cuisinier de l’armée de terre, qui peut cuisiner en pleine bataille ! La matricialisation des armées a supprimé le lien hiérarchique unique au profit d’une irresponsabilité générale. Le larcin de Miramas, où aucun responsable n’a été trouvé illustre bien le problème. Enfin, le DRH des armées est un civil : tout un symbole.

Le lien complexe entre une armée anémique et un complexe militaro-industriel devant être bénéficiaire pour survivre ont créé un autre monstre : le technologisme. Pour que l’industrie militaire française, gage d’indépendance, survive, l’armée doit commander toujours plus de nouveaux matériels. Or l’armée n’a pas les moyens d’équiper toutes ses unités. La solution trouvée est de diminuer la taille des corps d’armée en fonction du nombre d’équipements dernier-cri que l’on peut se payer. Or la matière première d’une armée c’est l’homme, pas le matériel. Sous une certaine masse critique, une armée passe en état d’insignifiance stratégique.

Pour toutes ces raisons, l’armée française est devenue une armée coup de poing, frappant brièvement mais s’essoufflant vite. Cela conduit à des victoires tactiques mais à des échecs stratégiques. Cette demi-mesure permanente est une catastrophe : nous avons assez bombardé Daech pour provoquer le Bataclan et Bruxelles, pas assez pour les atteindre.

Le général le rappelle : l’armée correspond à la vision militaire du chef d’état. Or les chefs d’état récents n’en ont pas eu. Ils n’ont jamais eu non plus de vision globale de l’appareil militaire, souvent par manque total d’intérêt pour la chose. Ce qui n’empêche pas les chefs d’état d’intervenir à l’extérieur, pour des raisons souvent situées dans le court-terme et sans donner à l’armée les moyens d’intervenir. Pour le général Desportes, un pays comme le nôtre devrait consacrer 3% de son PIB à son armée. Nos interventions fréquentes à l’étranger et la taille de notre zone maritime le justifient.

Alors que le monde d’aujourd’hui est plus belliqueux et chaotique qu’il ne le fut pendant la guerre froide, les budgets diminuent. Un pacifisme et un antimilitarisme d’un autre âge continuent de hanter les couloirs des ministères : le soldat dérange car il rappelle le tragique du monde. Le pouvoir, de droite comme de gauche, craint l’armée car le souvenir du Putsch des Généraux de 1961 est encore vif. Enfin, le système politique actuel n’arrive pas à faire émerger la stabilité nécessaire à l’armée. Ce que font les uns est défait par les autres, au gré des changements de majorité.

Le parapluie américain se referme, pourtant les français croient encore que l’Oncle Sam reviendra les sauver en cas de pépin. Le général Desportes piétine cette illusion : le soldat Ryan ne reviendra plus mourir pour sauver l’Europe. Les intérêts économiques américains ont changé, de même que l’ethnie dominante. Les caucasiens seront bientôt minoritaires et ni les latinos, ni les noirs n’identifient l’Europe comme leur « Grand-Mère patrie ».

La défense européenne, seconde illusion française n’a que peu de chances d’émerger un jour. Elle n’a même aucune chance d’émerger sans une armée française saine et forte. En détruisant l’armée, ceux qui croient en la défense européenne nuisent à leur propre cause. L’addition des faiblesses n’a jamais fait de forces. De plus, l’Union européenne, en voulant syndicaliser les armées, ne chemine pas vers un système de défense efficace.

La troisième illusion française est la dissuasion nucléaire. La Bombe est utilisée comme prétexte pour faire baisser les budgets conventionnels. Sauf que personne n’a jamais vu une tête nucléaire libérer des otages ! Les dirigeants oublient souvent que la dissuasion nucléaire n’est efficace que si le pays dispose de sa pleine autonomie stratégique. Or, notre armée dépend du ravitaillement américain pour intervenir. La dissuasion nucléaire est fortement handicapée aujourd’hui.

Le général clôt sa conférence en rappelant le rôle fondamental d’une armée, surtout dans un pays de tradition militaire comme la France. Il en profite pour exposer les enjeux de demain, qui rendront l’armée encore plus indispensable à la survie de notre pays.

L’armée, dit-il, est une assurance. Lorsque plus rien ne fonctionne dans un pays, l’armée est là. Le rôle de l’armée japonaise après la catastrophe de Fukushima ou bien le rôle de l’armée française après Xynthia le prouvent. Ça n’est pas le jour où nous sommes en danger mortel qu’il faut songer à prendre sa police d’assurance. Une armée est un outil qu’il est facile de briser mais difficile d’aiguiser. 25 ans de destruction ne se rattrapent pas comme cela.

L’armée est aussi un pilier de la nation. Sans épée pour les protéger, les valeurs sont de belles paroles. Si les valeurs françaises refluent, y compris chez nous, le déclin de l’armée y est pour quelque chose. Si nous voulons exister, l’état doit à nouveau se concentrer sur le régalien, si longtemps délaissé.

La France est en danger de mort prévient le général : dans 20 ans, 1 milliard d’Africains de plus seront nés. Si l’Afrique n’est pas stabilisée, ces africains ne resteront pas en Afrique. L’actuelle crise des migrants paraîtra ridicule à côté de ce tsunami. De par son histoire, c’est à la France d’aider ce continent à se stabiliser, aucune autre puissance ne le fera. Il faut rompre la politique amorcée par Mitterrand à La Baule. Cela requiert une armée saine et nombreuse.

Enzo SANDRE

Éric Delbecque : Idéologie sécuritaire et société de surveillance

Nous sommes tous Big Brother ! C’est l’audacieuse thèse d’Éric Delbecque développée dans son dernier essai : Idéologie sécuritaire et société de surveillance.

Il n’y a pas selon l’auteur d’idéologie sécuritaire à proprement parler, portée par une poignée d’idéologues à la tête de l’État. Pour lui, le problème est plus profond : la mort de l’idée de Progrès, énergie vitale des sociétés occidentales depuis les Lumières, a plongé les Occidentaux dans un malaise profond. Sans futur, sans projet fédérateur, les Occidentaux se replient sur eux-mêmes et forment une société de défiance permanente.

La peur dans la société du spectacle

L’auteur commence par un constat : le monde n’est pas plus violent aujourd’hui qu’hier, mais la violence a changé de forme. On peut dire sans risque que le niveau de violence des sociétés européennes a diminué depuis deux siècles. En revanche ça n’est pas le cas dans le reste de monde. De plus, des foyers d’ultra violence ont émergé, laissant croire à un ensauvagement généralisé.

Le plus grand changement du XXème siècle est la diminution des violences entre États. Lors d’une guerre, les camps sont clairement définis et l’attention est focalisée sur l’ennemi du dehors. L’ennemi commun soude les communautés. En temps de paix prolongée comme actuellement, la violence du quotidien monopolise les esprits. L’ennemi n’est plus en face : il est potentiellement partout. Le paradoxe de Tocqueville vient renforcer cette peur de l’ennemi intérieur : moins il y a de violence dans une société, moins la violence résiduelle est tolérée.

À cela viennent s’ajouter les exigences de la société capitaliste : il faut une population aussi obéissante dans le travail que dans la consommation. Nous vivons dans une sorte Meilleur des mondes qui se serait mélangé à un 1984 orwellien. Le soma qu’est l’hédonisme ne suffit pas à contrôler les populations, il faut également instrumentaliser la peur, en faire un spectacle au sens où l’entend Guy Debord. Désormais le crime est médiatisé, scénarisé afin de divertir. La boucle de la décadence est lancée : le plaisir conjure l’angoisse, la violence-spectacle la ramène. Si cela peut en plus faire les affaires d’un business de la sécurité, c’est encore mieux.

Sortir de cette boucle nécessite une stratégie que seul le politique est apte à proposer. Or le politique est lui aussi embourbé dans les conséquences de la mort du Progrès.

La putréfaction sécuritaire du politique

Le clivage droite-gauche est devenu illisible, faute de clivage fort, nous dit l’auteur. Plus rien ne distingue la gauche de la droite : cette dernière s’est complètement ralliée à l’idée de Progrès, au système capitaliste, à la République et à la laïcité. Seuls les extrêmes tirent leur épingle du jeu, en gardant des bribes des clivages qui, autrefois, définissaient la gauche et la droite.

Second constat : un certain malaise démocratique. L’auteur dresse un tableau quasi-maurrassien de la république actuelle : les politiques sont impuissants, ils ne représentent personne ; les français sont désunis par une guerre permanente entre les partis ; les luttes partisanes obligent à prendre des positions radicales au détriment des nuances constructives ; la moindre prise de position hétérodoxe change le débat en Procès de Moscou ; l’électoralisme pousse les dirigeants politiques au cynisme ; il n’y a plus de chef d’État à la tête du pays mais un chef de parti ; des élites (pays légal) dirigent un peuple (pays réel) sans avoir aucune idée de ses préoccupations ; les élections interdisent toute projection dans le temps long, pourtant apanage du politique.

Bref, le politique en France est bien malade. Les maux qui l’accablent ont l’effet dévastateur d’ôter tout espoir à un peuple déjà abattu par la mort du Progrès. La société devient encore plus inquiète et craint des temps difficiles. De telles périodes dans l’histoire ont toujours fait émerger des boucs émissaires, des ennemis de l’intérieur qu’il convient de traquer.

Il n’y a pas d’idéologie sécuritaire soutient Éric Delbecque. La société de surveillance n’est que le miroir de notre propre méfiance collective. Les mêmes causes à une époque technologiquement moins avancée avaient provoqué la chasse aux sorcières, folie collective où de petits juges laïcs brûlaient les malheureuses désignées comme boucs émissaires. Aujourd’hui la société a remplacé le bûcher ponctuel par des caméras omniprésentes. Tout le monde est suspect, tout le monde doit être surveillé.

Retrouver du sens ?

L’auteur appelle les sociétés occidentales, la France en particulier, à retrouver du sens grâce à un projet fédérateur. A la fin de cet essai fortement influencé par les non-conformistes des années 30 (Mounier, Maulnier, Aron), plus particulièrement par la Jeune Droite, l’auteur appelle la France au relèvement. Il ne souhaite pas plus le retour du progressisme béat, appelé par Michéa « Complexe d’Orphée », que celui d’un conservatisme poussiéreux comme le XIXème en eût le secret.

Éric Delbecque souhaite l’avènement d’une troisième voie, entre progressisme et conservatisme, un système politique capable d’avancer, sans pour autant se précipiter. Un système ayant les reins assez solides pour prendre son temps. Il souhaite surtout un souffle, un projet national capable de fédérer les Français et de les sortir de la dépression nationale.

L’auteur ne précise hélas pas quel pourrait être un tel système, ce qui pourrait être un excellent sujet pour un prochain ouvrage. Vu la pertinence de celui-ci, nous l’attendons avec impatience.

Enzo Sandré

Qu’est-ce que l’uberisation ?

On désigne par Uberisation l’attaque frontale des marchés de services par de nouveaux acteurs utilisant à leur avantage les possibilités du numérique. Le mot vient d’Uber, nom d’une ambitieuse entreprise américaine, qui a l’ambition de payer des particuliers pour transporter tout ce qui peut l’être en milieu urbain. Uber a créé le buzz en affrontant les taxis, profession traditionnelle assurant le transport de personnes. Ces frictions mondiales et bien souvent violentes ont fait une immense publicité pour l’entreprise.

Un phénomène global post-salarial

Les taxis ne sont pas les seuls menacés par des entreprises de type Uber. L’uberisation concerne tous les secteurs des services : graphistes, avocats, hôtels, banques, etc.
L’uberisation est une disruption qui concerne toutes les professions de services, d’une intensité égale à l’arrivée des machines dans l’industrie. Le travail de management est confié à des algorithmes qui désormais font le lien entre le top management et les « exécutants ». Nous appelons volontairement les personnes en bas de la hiérarchie « exécutants » car ceux-ci ne sont plus des salariés, mais des indépendants, voire des particuliers lorsque la législation le permet (UberPOP).

Pour autant a-t-on atteint le rêve marxiste d’un producteur autonome ? Absolument pas.

La nature du lien entre l’entreprise et le travailleur est changée, de la même manière que le salariat la changea par le passé. Nous étions à l’ère préindustrielle sur un tissu organique d’entreprises artisanales décentralisées. La révolution industrielle a brisé les corporations et fait du salariat la norme, le modèle entrepreneurial et devenu un modèle hiérarchique. L’automatisation croissante, allant avec le numérique jusqu’aux tâches managériales, permet l’émergence d’un modèle mécanique. Celui-ci consiste en un donneur d’ordres, commandant par machines interposées une myriade d’individus avec lesquelles il n’a aucune relation humaine. Ces individus n’ont aucune compétence particulière et sont comme des caractères d’imprimerie, spécialisés mais interchangeables.

Le lien juridique entre le donneur d’ordres et l’exécutant est différent du lien salarial. Le lien salarial est un lien fort, impliquant une certaine responsabilité de l’entreprise pour les actes de son salarié. Le salariat implique également un partage des risques de l’activité entre le salarié et l’entreprise.

Dans le système uberisé, le donneur d’ordre partage les bénéfices mais peu les risques. Chez Uber par exemple, la voiture est la propriété du conducteur qui doit l’assurer en son nom propre. En cas d’accident, l’entreprise ne participera aucunement aux frais de réparation.
S’il n’y a pas de lien salarial, il n’y a pas de licenciement. Radier un conducteur chez Uber revient à ôter une ligne dans une base de données, sans possibilité de recours pour l’exécutant. Les conditions de la sécurité de l’emploi ne sont plus assurées.
A l’inverse, l’exécutant n’est plus obligé de travailler pour un seul employeur. Il peut tirer une partie de sa subsistance de chaque employeur pour lequel il travaille. Nous assistons à une mercenarisation de l’économie, où l’employeur n’est plus obligé d’assurer seul un salaire permettant la subsistance de ses subordonnés, car le subordonné est libre de travailler pour plusieurs employeurs.

Le rapport de forces social entre le producteur et le consommateur, déjà défavorable depuis la fin des corps intermédiaires, penche définitivement en faveur d’un client-roi, bien content de l’uberisation des professions autres que la sienne.

La stratégie d’uberisation

La stratégie de ces entreprises est grossière mais diablement efficace car elle exploite les faiblesses de la division des pouvoirs en démocratie. Il s’agit d’une stratégie cyclique, visant à faire du business dans un intervalle de temps délimité par l’arrivée de l’entreprise dans un secteur et l’application réelle de la nouvelle réglementation. A la fin de chaque cycle, l’entreprise parie sur l’innovation pour changer de créneau et ainsi esquiver perpétuellement la loi.
L’appareil étatique est ainsi toujours en position de réaction face à une entreprise qui crée ses propres marchés. L’enjeu pour l’entreprise est de faire durer le plus longtemps possible cette posture de réaction de l’état. La tactique de ces entreprises est toujours grossièrement la même : exploiter les failles des régimes parlementaires. Nous pouvons observer quatre phase dans chaque cycle, chacune correspondant à l’un des quatre pouvoirs des démocraties modernes :

  1. Phase médiatique : conquête d’une opinion ou, pour un secteur donné, les gens de métier lésés sont en minorité face à la masse des consommateurs. Ces consommateurs, en majorité des employés du tertiaire sont incapables de penser que demain, l’uberisation touchera certainement leur secteur.
  2. Désobéissance face à l’exécutif : l’entreprise entre sur le marché, pariant sur l’incapacité de l’exécutif à prendre une décision, faute de légitimité. L’exécutif, tenu par un parti, est très souvent moins populaire que l’entreprise. Sans loi, votée par le parlement, le gouvernement n’agira pas pour ne pas risquer de s’attirer les foudres des électeurs.
    Les corps constitués et les entreprises traditionnelles ne peuvent pas se battre, à cause du flou juridique.
  3. Lobbying législatif : Une fois l’affaire arrivée aux chambres, l’entreprise utilise les affrontements entre partis (souvent entre sociaux-démocrates et libéraux) pour ralentir le processus législatif. Les majorités absolues étant rares, le texte de loi doit être consensuel et inoffensif pour passer au vote. L’entreprise se débrouille pour neutraliser les articles les plus dangereux.
  4. Blocage judiciaire : Lorsque la loi, même consensuelle et molle, est passée, l’entreprise commence à la contester en utilisant tous les recours administratifs et juridiques possibles. En France, Uber a utilisé les Questions Prioritaires de Constitutionnalité (QPC), les recours au Conseil d’État, etc…
    Le but n’est pas de gagner, mais de faire perdurer l’activité controversée le plus longtemps possible. Cette phase peut durer de nombreuses années, le labyrinthe judiciaire de certains pays étant particulièrement vaste.uberisation

Chaque nouvelle phase vient s’ajouter aux précédentes et ne les remplace pas. Une fois la loi votée, l’entreprise continue son lobbying, notamment pour faire voter des législations contradictoires, abrogatives ou inapplicables. La guerre médiatique est permanente afin de maintenir la pression sur l’état : hors des projecteurs, de telles entreprises pourraient être balayées par décret ou par simple répression policière.

Tous ces efforts n’ont qu’un but : gripper la machine d’état suffisamment longtemps pour permettre à l’entreprise de sauter dans le wagon suivant du train de l’innovation, laissant gouvernant et procureurs en arrière.

Les systèmes législatifs, dont l’impératif est d’assurer un cadre légal stable, donc lent à évoluer, ne suivent pas face à «la nature supranationale de l’Internet sur l’enchevêtrement des lois et réglementations qui entravent l’innovation» (sic).

Pour aller plus loin

COORNAERT Emile – Les corporations en France avant 1789

BERGER Claude – En finir avec le salariat, pour une société du partage

Les suites de l’affaire Uber

Article initialement publié sur le portail de l’IE.


Avec quelques mois de recul, il nous semble intéressant de revenir sur Uber. Cette société avait provoqué l’ire des taxis français en lançant son service UberPOP, qui remplaçait des VTC professionnels par des chauffeurs particuliers.

La défaite d’Uber suite à l’interdiction d’UberPOP n’a été que relative. L’entreprise est revenue en force en Europe et compte bien étendre son modèle apparemment décentralisé à tout ce que l’on peut transporter en voiture. Face à cela, les acteurs existants sur les marchés traditionnels sont mal préparés. Les outils classiques de veille concurrentielle et de défense d’intérêts économiques ne suffisent plus. L’État, qui s’est lancé dans la bataille, ressemble de plus en plus au puissant éléphant, incapable de stopper la souris, trop rapide pour lui.

Uber, pieuvre logistique urbaine

La stratégie d’Uber est claire : absorber tout flux urbain d’hommes ou de marchandises pouvant être transporté par des voitures. Ils se voient eux-mêmes comme un réseau logistique urbain. À leur activité traditionnelle de transport de personnes, viennent s’ajouter le transport de repas avec UberEATS et transport de colis avec UbeRUSH, les médicaments avec UberHEALTH voire même … les chatons avec l’éphémère UberKITTENS.

En l’absence de réaction rapide, les métiers de livreur et de coursier risquent de connaître le même sort que les taxis. Encore faudrait-il, pour qu’il y ait réaction, que ces professions soient au courant des manœuvres offensives d’Uber. Or une veille concurrentielle « classique » ne permet pas de détecter cela. Celle-ci ne cible que les marchés sur lesquels l’entreprise est déjà implantée, en aucun cas de nouveaux marchés capables de phagocyter les anciens. La sape d’un marché existant par un nouveau est désormais désignée par le terme « uberisation ».

Même les régies de transport urbain, comme la RATP par exemple, ne sont pas à l’abri de bouleversements. Uber compte bien remplacer les bus par des « Smart Routes », fragmentation d’un bus en des dizaines de véhicules de tourisme circulant sur une ligne précise. En changeant simplement une organisation existante (les VTC Uber), un nouveau marché s’ouvre à l’ambitieuse entreprise, sans qu’ils ne soient pour autant présent sur le même marché que la RATP.

Uber s’en va en guerre … économique

Uber s’est donné les moyens de ses ambitions par le rachat d’une grande partie de Bing Carto, le service de cartographie de Microsoft. Uber fut un temps candidat à l’acquisition de Nokia Here, également entreprise de cartographie. Les brevets et le savoir-faire de ces entreprises sont précieux à Uber qui souhaite optimiser au maximum chaque trajet. Ces rachats s’inscrivent dans une guerre à l’innovation qui fait rage entre Uber et Amazon. En effet, le géant de la logistique cherche lui-aussi à conquérir le marché de la livraison de paquets par véhicules légers. UberRUSH et Amazon Flex se situent exactement sur le même marché, avec néanmoins des axes d’innovation différents. Tandis qu’Uber mise sur les voitures sans chauffeur, Amazon innove avec des drones-coursiers.

L’entreprise investit beaucoup dans la recherche, son partenariat de 5.5M$ avec l’université de Carnegie-Mellon vise avant tout à créer ses propres véhicules autonomes. Au-delà du partenariat, Uber n’hésite pas à débaucher des scientifiques de Carnegie-Mellon pour son centre de Pittsburgh, à coup de centaines de milliers de dollars. Avec des partenaires comme Uber, pas besoin d’ennemis.

Le marché naissant du transport par véhicules personnels est trop juteux pour ne pas attirer les convoitises. Nous avons déjà parlé d’Amazon, mais ils ne sont pas les seuls à vouloir dominer ce marché.

Il y a d’abord Lyft, ambitieuse startup qui se verrait bien calife à la place du calife. Cela ne semble pas gagné d’avance, Lyft ne propose rien d’innovant par rapport à Uber et ne se positionne pas pour l’instant à l’international. Lyft ne fait en outre que du transport de personnes. Uber fait tout pour les handicaper, y compris des actes qui pourraient être qualifiés de déloyaux, comme de fausses réservations.

Il y a ensuite Daimler-Mercedes, un cas bien plus intéressant car Mercedes possède déjà une forte base de brevets concernant les véhicules sans conducteur (voitures, bus et camions). Daimler compte bien créer son propre service de transport de personnes pour concurrencer Uber, avec des voitures sans conducteurs.

Enfin, le plus intéressant, Google. Le conglomérat pourrait bien avoir joué les Cronos en investissant dans Uber, alors une petite startup, 258 millions de Dollars. Avec l’objectif de créer des débouchés pour sa Google Car, Google pensait trouver en Uber un allié intéressant. Désormais Uber envahit de plus en plus de secteurs sur lesquels Google a des vues. Réseaux de transport urbain, cartographie, voitures autonomes, Uber devient gênant pour Google. Une guerre couve.

Ces frictions entre Uber et ses concurrents actuels ou potentiels ne s’arrêtent pas aux portes des Etats-Unis et de l’Europe. Uber annonce déjà avoir 30% de parts de marché en Chine, où Lyft a conclu un partenariat avec Didi Kuaidi, un opérateur local. Uber est également présent en Amérique du Sud, en Russie, en Inde, en Afrique du Sud et dans de nombreux autres pays.

La France bouge ?

Revenons en France où « l’affaire Uber » a fait grand bruit. Une résistance s’est spontanément organisée, désespérée au début avec les blocus effectués par les taxis. Une chronologie des faits a déjà été réalisée par l’Observatoire Taxi/VTC de l’Ecole de Guerre Economique, nous passons directement à l’analyse.

Premier constat, l’État n’a jamais eu de ligne claire sur le sujet. On note un manque total de ligne stratégique du gouvernement et de l’assemblée. La stratégie de la feuille morte semble avoir été privilégiée : aller immédiatement et sans réfléchir dans le sens du vent. Grève des taxis ? Il faut réglementer les VTC. Lobbying ou poussée de l’opinion en faveur des VTC ? Suspendons ces lois liberticides !
Même lorsque l’État tente de prendre position, il le fait toujours avec une guerre de retard. Les contrôles « renforcés » se sont montrés globalement inutiles face à Uber. Lorsque les lois n’étaient pas inapplicables (« maraude électronique », stationnement, accès aux voies réservées bus …) ce furent des particuliers enrôlés dans UberPOP qui essuyaient les coups. Les Boers (police des taxis), en nombre insuffisant n’ont pas été efficaces, même avec le secours d’agents de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) déjà bien occupés.

Les juristes d’Uber ont joué à l’éléphant et la souris avec l’État. Aussitôt UberPOP interdit, Uber s’est sagement rangé comme prestataire classique de VTC. Ils sont revenus à la charge en procédant à un véritable hacking législatif : pour contourner la France drastique des VTC, ils ont utilisé le statut de capacitaire LOTI, utilisé normalement pour le transport collectif de personnes.

Ce statut LOTI est cumulable avec la profession de Taxi, mais pas avec le statut de VTC. Qu’à cela ne tienne ! Chez Uber les deux statuts sont complémentaires, environ 40% de LOTI et 60% de VTC qui répondent selon les besoins du client, contournant les limitations propres à chacun des statuts. Uber serait même en train de débaucher des taxis pour combler les besoins résiduels auxquels ni LOTI ni VTC ne peuvent répondre.

Bien entendu, le grand public n’a pas vent de ces affrontements. Uber a effectué un impressionnant service de relations publiques afin d’avoir des soutiens de poids dans l’opinion. Sa campagne visait avant tout les yuccies. Les taxis urbains ne sont pas blancs comme neige et une vaste campagne de déstabilisation a achevé de leur donner mauvaise presse. Préjugés antipathiques et malhonnêtes, les taxis sont tombés tout droit dans le piège des grèves violentes, détruisant durablement leur image auprès du public cible d’Uber : les jeunes urbains et les cadres.
Ce public cible est important dans la stratégie d’Uber. L’entreprise compte bien peser sur le législateur par diverses pétitions en ligne.

Chez les taxis, peu de choses ont réellement bougé. La profession peine à trouver d’autres arguments contre Uber que la défense de l’emploi (qu’Uber met aussi en avance avec plus de visibilité). Il serait plus intéressant pour les taxis d’appuyer sur le montage fiscal d’Uber, ou la baisse artificielle des prix déjà utilisée comme arme contre Lyft.

Quelques initiatives intéressantes des taxis ont tout de même attiré notre attention :

  • Le Tumblr J’aime les VTC, qui recense des tweets de clients mécontents des VTC
  • L’initiative de l’association Les Nouveaux Taxis Parisiens (LNTP) qui, au lendemain des manifestations du 25 juin, ont pris l’initiative de taxis gratuits. L’échec de l’initiative vient surtout de sa sous-médiatisation.
  • L’application le.taxi qui propose de géolocaliser et de héler un taxi aussi facilement qu’un VTC.

Chez les VTC, Uber arrange et dérange. Lorsqu’ils attirent sur eux les projecteurs et permettent aux autres compagnies de VTC de travailler hors des caméras inquisitrices, Uber est apprécié par les acteurs français. Zipcar, BlablaCar, Heetch, MaPool ou bien Drivy n’ont pas fait la une des médias, ils sont pourtant eux aussi des acteurs majeurs du VTC en France.
Uber arrange également car il est facile dans le monde numérique de « forker » un projet. VTC Cab, nouvel acteur du VTC français s’est monté à partir d’une scission d’Uber France, les chauffeurs ayant développé leur propre application.
En revanche, Uber dérange par son agressivité qui ne s’arrête pas aux taxis. La société vise l’hégémonie en se plaçant sur toutes les gammes, du low-cost au luxe, en passant par le professionnel. Pour cela tous les moyens sont permis, y compris ceux que la morale admise s’interdit … contrairement aux dures lois du marché. La concurrence tranquille entre acteurs respectant tacitement des règles communes est de plus en plus dépassée et la naïveté des acteurs traditionnels pourrait leur être fatale.

Néanmoins, les VTC ont la volonté de s’organiser de manière efficace. Il est rare, en France, qu’une profession décide spontanément de mettre patrons et salariés autour d’une table, le poids d’un certain esprit syndical voudrait bien voir le fantôme du corporatisme rester au tombeau. L’affaire est à suivre, il se pourrait que face à l’ennemi désigné qu’est Uber, toute une branche organise sa défense de manière unie. CAPA-VTC ambitionne de rassembler à la fois les capacitaires LOTI (donc les taxis ?) et les VTC, patrons et salariés confondus, sous une même bannière. L’association est jeune mais prometteuse, affaire à suivre.

Une inconnue reste : Comment évolue le marché des taxis clandestins ? Avec une législation de plus en plus restrictive, des boers de plus en plus débordés et un marché de plus en plus juteux, nous pensons légitime de nous poser la question. On estimait en 2013 le nombre de taxis clandestins parisiens à 300, le chiffre 2014, qui sera prochainement publié par la Préfecture de Police de Paris pourrait être intéressant.

L’Intelligence économique à la rescousse

Le numérique a redistribué les cartes dans une profession ancienne. L’innovation technologique a rapidement permis à des sociétés ambitieuses de casser les vielles règles au profit de nouveaux modèles qui se disent décentralisés.

L’armement utilisé pour la guerre économique a lui aussi évolué, ce que nous appelons le « fork d’entreprise » en est un exemple. Les entreprises américaines ont une véritable culture du combat économique dont nous manquons cruellement, Uber en témoigne. L’entreprise a su utiliser avec brio les cartes qui lui étaient données. Elle a su exploiter les contradictions du système politique français, les trous de notre législation, les erreurs des taxis, les affrontements en cours avec les VTC. Elle a su charmer des portions clés de l’opinion, pousser des tiers à lui servir de bouclier, etc. Sun Tzu aurait applaudi.

En face, un vide stratégique et des acteurs qui n’ont pensé à s’unir qu’après la bataille. Taxis et VTC français n’ont pas eu de meilleure idée qu’une mêlée générale pendant qu’une entreprise étrangère attaquait. Pourtant les armes existent pour qui souhaite s’en saisir. L’intelligence économique en promouvant une utilisation intégrale des sources ouvertes qui ne se limite pas à la veille concurrentielle classique aurait pu permettre au monde du transport de personnes français d’anticiper Uber. Mieux, l’IE aurait pu permettre de comprendre et donc de combattre les manœuvres d’Uber sus-listées. Rien n’a été démarré, ni l’État, ni les corps intermédiaires, ni les entreprises n’ont vu venir l’innovation et ceux qui allaient l’utiliser contre eux.

Il ne faut pas pour autant désespérer. Des coalitions s’organisent qui, si elles arrivent à mettre en place une véritable stratégie, pourront survivre. Uber ne s’en cache pas, Mercedes non plus : la voiture sans conducteur est sur les rails, les taxis et VTC ont intérêt à se réinventer pour survivre. L’IE est une nécessité, même le plus inventif ne peut rien s’il est aveugle.

Enzo Sandré