Crise de l’énergie ou énergie de la crise ?

Article de Richard Bulan, faisant partie du dossier « L’avenir de la production d’énergie » coordonné par mes soins.


Depuis le premier choc pétrolier, les discours alarmistes se répercutent sur les montagnes de la bien-pensance et de la vue court-termiste comme un écho dans une vallée trop encaissée.

Les matières énergétiques ne vont pas manquer dans des délais proches puisque même avec les politiques volontaristes actuelles, l’Agence Internationale de l’Energie prévoit une baisse des énergies fossiles de 82% en 1990 à 75% en 2040, ce qui est passablement ridicule. Ainsi, ce n’est pas une crise de l’offre, notamment avec l’arrivée de l’Iran qui a augmenté leur production de 500 000 barils/jours après la fin de l’embargo[1]. De plus, avec les prix de pétrole supérieur à 80 dollars de 2008 à 2015 ont permis l’industrialisation de processus complexes, engendrant des économies d’échelles, permettant l’augmentation de la production. La fracturation hydraulique connue depuis 1947 couplée aux forages horizontaux, développés eux depuis 1980, en ont profité permettant l’exploitation du pétrole de schiste. Ce dernier est particulièrement exploité par les Etats-Unis dont la production à augmenté de manière constante jusqu’à la chute des cours en 2015[2], et qui est repartie à la hausse au début de l’année 2017[3]. La production est maintenant est susceptible de passer de 200 000 à 500 000 barils/jours. De plus, les différents fonds souverains issus de pays pétrolier, comme l’Arabie Saoudite ou la Norvège ne prévoit pas une sortie de la consommation pétrolière, mais souhaite diversifier leur énergie pour limiter la pollution que cette consommation énergétique engendre.

L’offre de pétrole n’est pas à proprement parlé en crise, on est loin du pic pétrolier, avec le ralentissement de la croissance de la Chine, la volonté globale de limiter la volatilité du marché en lissant les cours avec les différents fonds souverains, ainsi que le développement de nouvelles techniques. Ainsi ce pic pourra arriver dans une dizaine d’année (vers 2030), avec une réduction drastique des ressources vers 2200 en ne prenant en compte que les réserves connues actuellement (certains états ayant une politique de secret concernant leurs réserves)[4].

Le passage à des techniques non pétrolière ou gazière va juste déplacer le problème sur des nouvelles matières. La France n’utilise que 51% d’énergie fossile dans son mix énergétique, si bien qu’elle est très dépendante de l’énergie nucléaire et donc du marché de l’uranium. Des questions similaires vont ainsi se poser pour l’ensemble des matière premières permettant la création d’énergie. Ainsi les énergies dites « renouvelables » utilisent également des minéraux comme les terres rares ou le cobalt, qui engendrera de nouvelles crises et de nouvelles périodes fastes dans une perspective « schumpeterienne ». La crise de l’énergie dispose en elle-même de l’énergie des crises futures …

Richard Bulan

[1] AFP, « L’Iran augmente sa production de 500 000 barils par jour », Les échos, 18 janvier 2016

[2] S. Cornot-Gandolphe, « La révolution des pétroles de Schiste aux Etats-Unis. Le test du business-model en cours », Notes de l’IFRI, janvier 2015

[3] E. Conesa, « Pétrole : l’Amérique prête à augmenter sa production », Les Echos, 29 décembre 2016

[4] B. Durand, « Pétrole, gaz et charbon : nature, mécanismes de formation, perspective d’avenir dans la transition énergétique », Association pour l’étude des pics pétrolier et gazier France, 31 mars 2017

Entretien avec Jean-Pierre Petit

Entretien avec l’astrophysicien Jean-Pierre Petit, réalisé dans le cadre du dossier « L’avenir de la production d’énergie » coordonné par mes soins.


Ancien directeur de recherche du CNRS, M. Petit est un chercheur laissant derrière lui une fructueuse carrière dans l’astrophysique et la physique des plasmas. Très critique à l’égard de l’énergie nucléaire, M. Petit fut l’un des premiers à avertir de la gabegie que représente ITER.

Jean-Pierre Petit est également un vulgarisateur. Il est l’auteur de la série de bandes dessinées Anselme Lanturlu. Depuis quelques années, M. Petit diffuse des vidéos sur Internet, toujours dans le but d’expliquer la physique au plus grand nombre. Nous avons souhaité l’interroger sur sa vision du rapport entre l’homme et l’énergie.

Pensez-vous qu’il soit souhaitable pour les civilisations de disposer d’une énergie abondante ?

Les problèmes d’énergie, nous les avons évoqués dans notre dernier livre « OVNI, l’extraordinaire découverte », aux éditions Tredaniel. Dans l’histoire il y a toujours des changements qualitatifs profonds. Il y a eu l’invention de l’outil, qui a permis à l’homme de compléter son barrage biologique avec des griffes, des dents, des poings plus aiguisés et plus solides. Puis le feu, qui lui donnait accès à l’énergie que la nature abritait dans du bois, puis du charbon, des hydrocarbures. Enfin vint la vapeur qui transformait la chaleur en force colossale, capable de mouvoir des centaines de tonne d’acier sur des rails et d’actionner des machines outil, de travailler le fer et l’acier. En prime, derrière cette chimie et cette métallurgie, des armes de plus en plus perfectionnées, des canons, des blindages, des explosifs.

Et puis la conquête de tous les milieux. Se faufiler parmi les poissons, cette fois simplement pour mieux tuer. L’air, pour se déplacer, mais aussi pour porter des œuvres de mort. A la fin de la Seconde Guerre Mondiale, la course aux explosifs fait entrer l’homme dans le délire le plus total. Je crois que les êtres humains ne se rendent pas vraiment compte de ce que représente ce dernier saut. Ça n’est pas la capacité de destruction qui est en cause, c’est le dommage environnemental. Détruire, nous l’avons toujours fait. Des dizaines de millions de morts, des pays en ruine ? La belle affaire. On pensionne les veuves de guerre, on reconstruit, et un demi-siècle plus tard on ne voit plus les cicatrices de la dernière blessure. Un demi-siècle, qu’est-ce ? Deux générations d’êtres humains, sans plus.

Avec l’arme nucléaire il y a des produits de réaction, la radioactivité résiduelle, toutes ces saloperies dont les bombes nous gratifient et qui peuvent rendre des pays entiers, des continents, inhabitables pour des siècles, des dizaines de milliers d’années, voire plus. De terres rendues à ceux qui ont l’ADN solide, les scorpions par exemple.

Pour justifier cette industrie de guerre, on entreprend d’étendre les activités des réacteurs. Initialement conçus pour produire le plutonium des bombes, voilà qu’on en fait des générateurs d’électricité. La France joue un rôle de pointe et étend son parc.

Les années, les décennies passent. On découvre avec Tchernobyl et Fukushima la dangerosité folle de ces chaudières de l’enfer. Mais personne ne tire les leçons. Les réacteurs Japonais étaient installés au ras des flots. Ils le sont encore. L’inconscience, de nouveau, mène le bal.

Les Français ne réagissent pas encore dans ce domaine. Depuis des mois j’ai commencé à créer une suite de vidéos pour informer les gens. Les gens lisent de moins en moins. La vidéo, c’est le support de l’avenir. Je m’y suis mis. Allez regarder mon interview par Stéphane Allix à La science aux frontières du réel. Qu’un journaliste décide de m’interviewer intelligemment, c’est rare. C’est presque une première. Une seconde, en fait, car il y a eu le livre avec Bourret, issu d’une rencontre. Oui, je passe bien. Mais maintenant il n’est même plus besoin de journaliste, de plateau. On peut se débrouiller de manière autonome. Déjà 10 vidéos d’information scientifique sous le titre général JANUS.

Et l’énergie ? Ce sera la série suivante, avec très probablement un autre livre, avec Jean-Claude Bourret. Le titre ? « Nucléaire, suicide mode d’emploi ». Un livre urgent. Cela constituera une première réponse. S’il est un point sur lequel Mélenchon a raison, cent fois raison, c’est cette sortie urgente du nucléaire, avant qu’un réacteur de la région de Lyon n’explose, un jour de mistral, et que ceci rende toute la vallée du Rhône inhabitable.

Voyez-vous une piste intéressante pour la production d’énergie à grande échelle dans les recherches actuelles ?

Des solutions ? Nous en avons des milliers. Il faut dépenser de l’argent, créer des emplois, entreprendre des grands travaux.

Un exemple ? Couvrir les autoroutes de panneaux solaires thermiques, alimentant des turbines à gaz, elles même actionnant des alternateurs. Transformer tous les véhicules en hybrides, non pas seulement en les dotant de batteries, mais plutôt d’une perche rétractable qui leur permette sur les réseaux autoroutiers de puiser l’électricité, produite in situ, comme les auto-tamponneuses de nos enfances.

Il y a ça et des milliers, des millions d’autres solutions. A condition d’envisager, d’accepter de cesser d’être idiots, inconscients, irresponsables.

Ne pensez-vous pas que la centralisation soit un obstacle à la production d’énergie ?

On fait énormément de choses avec de l’énergie, surtout quand elle est renouvelable. On peut même, grâce à une production non centralisée, cesser d’être des esclaves pour redevenir des êtres humains, fiers de l’être et surtout fiers de pouvoir laisser à notre descendance un monde en meilleur état que celui dans lequel nous l’avions trouvé. Tant qu’à faire. On peut surtout arranger le mode de vie d’autres que nous avons délaissés et qui risquent de nous le faire payer très cher. Pourquoi ne deviendrions-nous pas optimistes, pour changer ?

Tout cela je vais l’écrire, le dire. En français et même dans les autres langues. Nous vivons à une époque où les citoyens prennent conscience qu’ils sont dirigés par des imbéciles. Il n’est pas trop tard, il est temps.

Jean-Pierre Petit,
Ancien directeur de recherche au CNRS

Présidentielles 2017 : les programmes scientifiques et techniques analysés

Après avoir invité Emmanuel Macron pour discuter écologie, recherche, numérique ou santé, le magazine Sciences et Avenir a envoyé un questionnaire similaire aux autres candidats[1]. Nous avons lu et synthétisé l’ensemble de leurs réponses. Pour chaque thème nous avons retenu une idée particulièrement intéressante[2]. Les lecteurs souhaitant lire l’intégralité des entretiens les trouveront sur le site de Sciences et Avenir.

Énergie : Le clivage droite-gauche a survécu.

Avec l’immigration, l’écologie est sans nul doute le sujet principal de cette campagne présidentielle. Chaque candidat a son idée sur le mix énergétique : Mélenchon et Hamon veulent du 100% renouvelable. Dupont-Aignan souhaite lancer la 4ème génération de réacteurs nucléaires (thorium). Fillon et Le Pen proposent un mix énergétique varié, excluant le charbon. Macron est dans le flou le plus total. Enfin, Jacques Cheminade semble être le dernier à croire en la fusion nucléaire à moyen-terme. Tous les candidats s’accordent sur la nécessité de financer la rénovation thermique des bâtiments pour économiser l’énergie.

Marine Le Pen semble la seule à proposer l’utilisation durable de la biomasse pour le chauffage.

Des transports peu ambitieux

Sur les transports, la gauche est très peu ambitieuse : elle veut la fin du diesel, point final. La volonté de récupérer l’électorat écologiste y est sans doute pour beaucoup. Il faut aller chez Fillon, Dupont-Aignan, Le Pen et Asselineau pour trouver une volonté de développer l’hydrogène et l’électrique, avec chez ces trois derniers, la création de champions français. Jacques Cheminade lie transport et économie dans un ambitieux projet ferroviaire.

Nicolas Dupont-Aignan est le seul à exiger la sobriété énergétique des véhicules thermiques. Il souhaite atteindre normativement une limite de 3L/100km, techniquement réaliste.

Economie : penser local, agir global

Réjouissons-nous : dans les discours l’heure est à la décentralisation ! Jean-Luc Mélenchon souhaite « plus d’état », mais déconcentré. Marine Le Pen rêve d’un souverainisme enraciné. Nicolas Dupont-Aignan et François Asselineau veulent des circuits courts et une production alimentaire intégralement locale. Les deux candidats PS sont dans un flou total à base de « circuits courts », « démocratie locale » et autres « décisions populaires ». François Fillon remporte la palme avec son concept d’agriculture locale et intensive (oui !). Seuls Nathalie Arthaud et Jacques Cheminade assument une doctrine centralisatrice. Tous les autres ont l’air de croire que la République peut décentraliser.

Jacques Cheminade souhaite une France des villes intermédiaires, redynamisées par le rail moyenne vitesse. Il propose la réouverture de très nombreuses lignes de province, afin de sortir du schéma en étoile actuel.

La France des robots

Tous font l’éloge de l’intelligence artificielle et du travail des robots. Seul Benoît Hamon souhaite taxer la valeur ajoutée produite par les machines. Sauf deux candidats, tous promettent une cyberdéfense nationale et la souveraineté numérique. Nathalie Arthaud refuse tout cela : ce sont des « ruses capitalistes » (sic). François Fillon lui, rêve d’une cyberdéfense européenne.

Soulignons la clairvoyance de Jacques Cheminade sur ces questions : pour lui la sécurité et la souveraineté sont une affaire de résilience, donc de décentralisation. Il souhaite préserver la vie privée des citoyens face à l’état et défend le logiciel libre, seule garantie d’indépendance.

Santé publique : clivage entre humanistes et techniciens.

Les questions de santé font apparaître de bien curieux clivages : Asselineau et Arthaud défendent une automatisation massive des soins. Mélenchon, Macron et Le Pen refusent cette déshumanisation. Les autres candidats restent flous et proposent de mettre de l’argent partout. Le principe de précaution est défendu par Mélenchon, Le Pen, Hamon et Asselineau. Fillon et Cheminade y sont opposés. Dupont-Aignan reste sceptique. Macron n’en parle pas.

Plutôt qu’un principe de précaution abstrait, Nathalie Arthaud souhaite une pénalisation dissuasive des scandales sanitaires, qui obligerait les cadres à la prudence en matière d’innovation.

Recherche : priorité nationale, comme le reste

Il faut de l’argent pour les chercheurs et les PME innovantes, tous sont d’accord ! Quelques légers clivages apparaissent autour du Crédit impôt recherche et de l’autonomie des universités, rien de grave.

L’absence de projet est plus préoccupante. Seul Jacques Cheminade fixe clairement un objectif avec son ambitieux programme spatial. Les autres candidats se contentent de promettre plus d’argent à tous, une méthode électoralement éprouvée.

Égalité, égalité !

Tous les candidats masculins ont promis une grande loi sur la parité homme/femme. Les plus libéraux comme Dupont-Aignan et Asselineau proposent des actions de communication et de labellisation des entreprises vertueuses. Mélenchon, Hamon, Macron et Fillon sont pour une parité stricte dans le public. Jacques Cheminade prône « L’Éducation du Peuple » (sic) et la camarade Arthaud assure que ça ira mieux avec un bon régime communiste.

Seule Marine Le Pen est défavorable à la stricte parité homme/femme. Elle préfère s’attaquer aux éventuels blocages point par point.

Enzo SANDRE

[1] Philippe Poutou n’a pas répondu et Jean Lassalle trop tard pour figurer dans cet article.

[2] Sans forcément être d’accord avec le reste du programme.

Principe de précaution, boulet économique ?

Dans le programme de François Fillon, en page Agriculture, on peut lire qu’il souhaite « Supprimer de notre Constitution un principe de précaution dévoyé et arbitraire. ». Il invoque la perte de compétitivité causée par ce principe et l’inflation normative qui en résulte.

La présence de cette proposition en page agriculture n’est pas innocente : le principe de précaution a déjà permis de bloquer la progression des OGM, ainsi que de nombreux intrants agricoles suspectés d’être dangereux pour les populations ou les pollinisateurs. Les partisans d’une agriculture intensive, agrochimistes et FNSEA en tête, réclament depuis des années l’abrogation de ce principe. François Fillon ne fait que la reprendre dans son programme.

Le principe de précaution constitutionnalise la primauté de l’environnement sur l’économie. Une partie des libéraux hurle contre cela, oubliant sans doute que sans environnement vivable, il n’y a pas d’hommes, donc pas d’économie[1]. Les règlementations environnementales sont des politiques de gestion du risque technicien. Aussi imparfaites qu’elles soient, elles réduisent le risque que les générations futures soient sacrifiées sur l’autel du bénéfice immédiat, ou du fameux automatisme technicien identifié par Ellul[2].

L’actuel principe de précaution est largement perfectible et les critiques de M. Fillon sont en grande partie recevables, bien que souvent hypocrites : Monsieur Fillon n’est-il pas pour l’Union Européenne, qui ne cesse de normaliser, sur ce sujet comme sur d’autres[3] ? Même si le candidat Fillon souhaitait sortir de l’UE, il lui resterait à affronter l’inertie du système républicain. Le principe de précaution, dans un état centralisé, ne peut pas donner autre chose qu’un monstre juridique tant les cas particuliers à chaque localité sont nombreux.

Autre conséquence funeste de la démocratie : Sur des sujets aussi clivants que les OGM, le parlementaire se retrouve pris en étau entre le lobbyiste et l’opinion publique. Le scientifique n’est pas non plus dans une position confortable : ses crédits dépendent fortement du pouvoir politique ou du monde de la grande entreprise, pendant que l’université française est contrôlée idéologiquement par de véritables ayatollahs de la surprotection contre les « ravages de la techno-science ». Les extrêmes sont hélas bien plus médiatiques que les nuances constructives.

Préserver l’héritage en attendant l’héritier. Le principe de précaution, malgré ses imperfections colle bien à notre objectif. Il est un bon palliatif à l’absence d’un souverain responsable, de par les garde-fous qu’il met à l’hybris technicienne et au capital sans fin. Ses défauts majeurs, que nous avons détaillés dans cet article, sont en grande partie issus de notre appartenance à l’UE et à une république incapable de donner du pouvoir aux localités. Rien de neuf sous le soleil.

Enzo Sandré


Historique du principe de précaution

François Fillon ne prend pas la peine de définir le « principe de précaution », pourtant largement polymorphe, dans son programme. Retour sur l’histoire d’une notion controversée.

Le principe de précaution est né dans les années 70, en Allemagne. Il est fortement inspiré par la philosophie d’Heidegger. Il entre dans le champ politique pour la première fois lors du Sommet de la Terre de 1992 à Rio ou il est formulé comme suit :
« En cas de risque de dommages graves ou irréversibles, l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l’adoption de mesures effectives visant à prévenir la dégradation de l’environnement. ».
Le principe de précaution est repris presque à l’identique en France dans la loi Barnier de 1995 en y ajoutant une condition de « coût économique acceptable ».

Le principe de précaution qu’évoque M. Fillon est celui intégré à la Constitution en 2004. Il est défini dans la Charte de l’Environnement et son but est d’empêcher des dommages potentiellement irréversibles, causés par une technique dont les effets ne sont pas encore bien connus. Le principe de précaution des années 1990 était avant tout une déclaration de principe assez inoffensive, aux conditions d’applications très floues. Le même principe, en 2004, désigne la primauté constitutionnelle de l’environnement sur l’économie.

[1] « économiser signifie d’abord et avant tout prendre soin. » rappelle Bernard Stiegler dans son manifeste Ars Industrialis

[2] L’automatisme peut être résumé par « Si on peut, on veut ». pour Ellul, il est caractéristique d’une société technicienne.

[3] Il accuse les parlementaires français de « surtransposer ». Quoi de plus normal lorsqu’il s’agit d’appliquer localement une directive générale et vague ?

Nouvelles subsidiarités : Quel est le rôle social des entreprises ?

L’entreprise au début de l’ère industrielle avait pour mission de fournir un bien ou un service de manière rentable. La main invisible du marché devait se charger de redistribuer les richesses, afin d’amener aux hommes bonheur et abondance. A l’époque il avait même été décrété que rien ne devait exister en dehors de l’entreprise, c’est dire si on y croyait. Adieu corporations, jurandes et autre reliquats d’une époque sombre. Le travailleur orphelin fut confié à sa marâtre : l’entreprise. Celle-ci devint le seul corps intermédiaire reconnu par la République.

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Depuis, lorsque la société civile rencontre un problème, il est obligatoirement imputé à l’état ou aux entreprises, seuls corps sociaux significatifs. L’état répondra souvent par des lois qui vont s’accumuler. L’inflation législative va créer de nouveaux rôles à l’entreprise, pour lesquels elle n’est souvent pas outillée. A l’entreprise moderne, on demande d’être sobre en ressources, de ne pas polluer, de respecter les droits des animaux, d’insérer les personnes en difficulté, de ne pas discriminer les personnes transgenres issues de la diversité, de ne pas réduire ses salariés en esclavage et de ne pas trop escroquer ses clients, tout en restant rentable, rien que cela ! Tous ces rôles, autrefois assumés par des corps intermédiaires spécialisés, se retrouvent désormais dans l’indigeste notion de « Responsabilité sociétale des entreprises ».

L’entreprise n’a pas vocation à être l’avocat de la nature, la protectrice de la veuve intérimaire et du stagiaire orphelin ou la garante des règles de l’art. Son rôle est de produire de la richesse. L’état se fourvoie lorsqu’il greffe artificiellement des rôles sociaux à l’entreprise : elle cherchera toujours à les esquiver. L’entreprise doit avoir des responsabilités, mais elle ne saurait avoir un autre rôle que la création de richesse.

Les rôles sociaux doivent être joués par des corps intermédiaires dont l’intérêt intrinsèque est de les assumer, par exemple les corporations, les syndicats ou les corps territoriaux. Ces corps ne doivent surtout pas tirer leur pouvoir et leur légitimité d’une patente étatique, mais des personnes qui les composent. Ce sont les frictions entre ces corps intermédiaires arbitrées subsidiairement par le pouvoir politique, qui doivent définir les règles.

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En détruisant les corps intermédiaires, les libéraux ont créé une bombe à retardement : la société ne cesse pas d’avoir des revendications et faute d’exutoire, c’est l’entreprise qui doit y faire face. L’entreprise doit redevenir un corps social comme un autre si elle ne veut pas couler sous le poids des rôles artificiels que la société lui attribue. Son rôle privilégié en fait la cible des demandes les plus légitimes, comme les plus illégitimes. Le millefeuille règlementaire qui en résulte la tue.

Enzo Sandré

Rue Steve Jobs : Les précurseurs français d’Internet oubliés

Quel est le point commun entre Louis Pouzin, Gérard le Lann, François Flückiger, le projet CYCLADES et le Minitel ? Ils sont français, ont eu un rôle majeur, sinon crucial dans le développement de l’Internet moderne et n’ont pas de rue à leur nom. Contrairement à Steve Jobs, immortalisé par le maire socialiste du XIIIème arrondissement, qui aura prochainement sa trimarde dans la capitale.

Sans la France, sans ces ingénieurs aujourd’hui oubliés, Internet n’existerait pas. Peut-on en dire autant de Steve Jobs ? Rappelons le passif du personnage : commercial de génie, n’ayant jamais rien produit par lui-même ; véritable tyran d’entreprise, terrorisant tout autant ses salariés américains que les esclaves chinois travaillant pour lui ; fossoyeur de l’Internet libre, préférant un écosystème logiciel fermé et honteusement cher. Le personnage est bien sûr loué par tous les bien-pensants, les guerriers de la justice sociale et autres consommateurs de café équitable, plus avides de conformisme que de cohérence. Ils voient en lui un « visionnaire », un « innovateur », un « génie parti trop tôt » voire même un « artiste du capitalisme », bigre !

En France, ce pays d’ingénieurs de haut vol, les élus socialistes préfèrent un escroc, un imposteur et un marchand aux dignes artisans d’Internet. Faire de Jobs un modèle pour la jeunesse, c’est encourager le pillage anglo-saxon sur l’inventivité française. C’est gonfler l’égo de commerciaux déjà pleins de morgue. C’est encore un fois rabaisser la valeur du travail honnête et rémunérateur pour encourager le vol, la spéculation et la médiocrité. C’est donner raison à la consommation compulsive d’appareils monolithiques, jetables lorsqu’une nouvelle version sort.

Une rue qui a toute sa place dans le Paris du XXIème siècle, hélas.

Enzo Sandré


  • Louis Pouzin est l’inventeur du datagramme, capsule de données à la base des réseaux informatiques, dont Internet.
  • Gérard Le Lann est un des architectes des protocoles TCP/IP, squelette de l’Internet moderne. TCP est une amélioration du datagramme de son collègue Pouzin.
  • François Flückiger, scientifique au CERN, est un des bâtisseurs du réseau Internet européen contemporain.
  • Le projet CYCLADES fut une expérience française (IRIA) de réseau alternatif à ARPANET. Ce fut finalement ce dernier qui servit de base à Internet, non sans avoir absorbé les bonnes idées et la plupart des ingénieurs du premier. Sans CYCLADES, ARPANET n’aurait probablement pas été viable et Internet n’aurait pas existé.
  • Le Minitel fut un réservoir d’idées pour l’Internet naissant à l’époque. Il lui est injustement reproché le retard d’accès à Internet des Français.

Joyeux anniversaire Linux !

Linux fait figure d’exception dans le monde de l’ingénierie logicielle. Il est le seul projet libre de cette ampleur à fonctionner depuis 25 ans. Linus Torvalds, son créateur, le dirige encore aujourd’hui d’une main ferme, à la manière d’un véritable monarque.

Linus_TorvaldsComme tout logiciel libre, Linux peut être utilisé, modifié, dupliqué et diffusé sans aucune contrainte. Sa spécificité vient de la propriété de la marque Linux par Linus Torvalds. N’importe qui peut installer Linux, le modifier et diffuser ses modifications, mais seul Linus Torvalds décide des modifications qui seront incluses dans le logiciel désigné par le nom de Linux. Chacun est en revanche libre de publier des modifications refusées sous un autre nom. Pourtant, la popularité de Linux empêche bien souvent les mécontents de s’éloigner de la branche principale. Cela garantit une certaine stabilité au projet Linux.

Dès les premières années du projet, des centaines de développeurs sont venus contribuer librement au projet Linux. Cette communauté produisait trop de modifications pour que Linus puisse seul les analyser et les incorporer à Linux. Il a donc décidé la création d’un système de lieutenants, un pour chaque grande partie du système (son, processeur, mémoire …). Chaque lieutenant est responsable devant lui de la qualité du code qu’il valide. Tout développeur qui souhaite contribuer au projet Linux doit envoyer ses modifications à un lieutenant, qui validera ses modifications et les regroupera avec d’autres, afin de les présenter à Linus. En cas de conflit entre deux lieutenants, Linus tranche, avec un langage souvent très fleuri. Ce système dure encore aujourd’hui, alors que des milliers de développeurs contribuent au plus gros projet libre du monde.

Basés sur l’idéologie libertaire du logiciel libre, beaucoup de projets échouent faute d’une vision cohérente. La gestion de projet monarchique de Torvalds a protégé Linux des scissions et des affrontements d’égos, lui permettant de dépasser la barre des 25 ans. Il n’est pas pour autant un tyran : il juge les modifications sous l’angle du bien du projet et laisse des libertés partout où les règles ne sont pas nécessaires. Si cela n’avait pas été toujours le cas, les développeurs seraient simplement partis. Le projet aujourd’hui est assez stable et sérieux pour que des grandes entreprises allouent des centaines de salariés au développement de Linux.

Le principal point faible de Linux est la succession de Torvalds : aucun successeur n’a été désigné ou ne ressort. Il est certain que sans ordre, sans chef et sans guide, la communauté linux deviendra pauvre troupeau. Il n’y a pas encore lieu de s’alarmer, à 46 ans, le « dictateur bienveillant » se porte bien. Néanmoins, la communauté linux devrait sérieusement réfléchir à la question. En attendant, joyeux anniversaire Linux !


L’histoire de Linux débute le 25 aout 1991, à l’université d’Helsinki. Linus Torvalds, alors étudiant décide de développer un émulateur de terminal pour remplacer celui présent sur son ordinateur. Cet émulateur fut le point de départ d’un système aujourd’hui connu sous le nom de Linux.

Il totalise à ce jour plus de 10.000 développeurs et 1000 entreprises ayant contribué à son développement. Le noyau Linux équipe 31% des tablettes et 64% des smartphones grâce à Android. 38% des serveur tournent sous Linux, de même que la quasi-totalité des superordinateurs (97%) et des systèmes embarqués (domotique, audiovisuel …). Linux est minoritaire (1,7%) sur le seul segment de l’informatique grand public, pour combien de temps encore ?


Pour aller plus loin : http://www.silicon.fr/linus-torvalds-linux-75664.html

Lire ou relire Ivan Illich

Tout système, lorsqu’il dépasse une certaine importance, finit par devenir contre-productif, puis par nuire à la société. C’est l’audacieuse thèse développée par Ivan Illich (1926-2002), prêtre catholique défroqué et l’un des plus lucides critiques de la société industrielle.
Ivan_Illich

Défenseur d’une société de la liberté de faire, contre la société industrielle où l’homme est seulement libre de consommer, Illich est un penseur des libertés. Ses travaux l’ont amené à un constat : chaque producteur de biens ou de services, lorsqu’il a dépassé une certaine taille, finit irrémédiablement par devenir contre-productif.

Illich développe ce constat en analysant dans les années 70 plusieurs institutions de la société industrielle : le système éducatif dans Une société sans école, la médecine moderne dans Némésis médicale ou bien l’infrastructure de transport dans Énergie et équité. Chacun de ces livres est édifiant, brisant bien des mythes que l’homme moderne tend à croire : la médecine moderne apporte plus de maladies iatrogènes qu’elle ne soigne de malades ; l’école délégitime l’apprentissage autodidacte et tue la curiosité naturelle de l’homme ; l’habitude du transport motorisé place les choses à une distance que ne peuvent plus franchir les autres moyens de déplacement.

Loin de se cantonner à la critique, Illich n’hésite pas à proposer des outils conceptuels, afin que l’homme reprenne le contrôle sur la machine. La Convivialité, à la fois ouvrage et concept distingue les outils, que l’homme utilise comme bon lui semble, des machines, qui créent des besoins auquel elles-seules peuvent répondre. Un outil convivial est un outil dont l’utilisation ne retire pas de libertés. Plus grille de lecture que praxis, la convivialité n’en est pas moins utile pour critiquer la plupart des institutions modernes sur leur prétendue utilité sociale.

Illich parle peu de politique, mais en parle efficacement. Il souhaite une société décentralisée, hérissée des libertés dont nous ont privé les institutions industrielles. Il est cité à juste titre comme l’un des pères de la décroissance, même s’il convient de faire attention avec ce terme aujourd’hui. Illich souhaite que la créativité humaine remplace la stérilité morbide des institutions industrielles. Il appelle à une innovation authentique, à un homme qui créé lui-même les outils dont il a besoin, plutôt que de consommer toujours plus. En bon chrétien, il souhaite que pauvreté ne soit plus un gros mot, mais l’inverse de la misère, déchet d’industrie. Le pauvre devient misérable lorsqu’on le prive de la possibilité de faire les choses par lui-même, lorsqu’il devient un consommateur sans le sou. Nos paysans d’autrefois étaient certainement pauvres, jamais misérables.

En France les thèses d’Illich ont été oubliées (jugées trop pessimistes par la gauche après l’élection de Mitterrand), elles n’ont pas été infirmées. Ses analyses sont plus que jamais d’actualité dans notre pays, quand la République souhaite museler l’école libre et remplacer le bocage vendéen par un aéroport démesuré. Le sociologue Jean-Pierre Dupuy, un des principaux disciples d’Illich revendique l’héritage de son maître, de même que certaines chapelles d’écologistes. Beaucoup de décroissants s’en revendiquent, certains sont légitimes, d’autres, fieffés étatistes ou écocentristes incurables, moins. Sa pensée mériterait d’être étudiée par tout ennemi de la civilisation des machines et par tout écologiste intégral consciencieux.

Bibliographie

La carrière d’écrivain d’Illich dure 20 ans, de 1971 à 1991. En 1971 sort Libérer l’avenir, expliquant les raisons de son départ de l’Église (Illich a défroqué en 1966), tout en constituant une sorte d’introduction à ses œuvres futures. La même année sort Une société sans école, ouvrage critiquant le système scolaire, présenté comme un frein à la curiosité personnelle et à l’apprentissage traditionnel de maître à élève. En 1973 sortent deux ouvrages importants : La Convivialité et Énergie et équité. Le premier est la synthèse des travaux du CIDOC par Illich, le second une critique de l’inégale répartition de l’énergie comme cause de la misère mondiale. Enfin, en 1975 Némésis médicale vient attaquer frontalement la médecine moderne, intouchable dés lors.
En 1976 le CIDOC est liquidé par Illich, qui retourne en Europe. La suite de son œuvre est d’un autre ton, bien plus marquée à gauche et parfois très discutable. Le chômage créateur (1977), postface de La Convivialité développe la notion de monopole radical, jusqu’à accuser l’Église d’être à l’origine de ces institutions modernes qui rendent obligatoire leur médiation. Le Travail fantôme (1981), traite de la dépendance de l’emploi moderne au travail non rétribué. Le Genre vernaculaire (1983) est un essai philosophique sur la notion de genre. H2O ou les eaux de l’oubli (1988) retrace l’histoire de l’eau, jusqu’à la société industrielle qui l’accapare. ABC, l’alphabétisation de l’esprit populaire (1990) est une critique de l’alphabétisation qui a tué l’oralité. Enfin Du lisible au visible, la naissance du texte (1991) est une critique du Didascalicon de Hugues de Saint Victor. La correspondance d’Illich est à ce jour inédite.

L’état brade nos données

« La France porte une tradition de transparence démocratique et de partage des informations détenues par la puissance publique. » Ne riez pas, il s’agit des premiers mots de la très sérieuse déclaration du gouvernement sur l’ouverture des données publiques. Notre pays va d’ailleurs prendre la tête du Partenariat pour un Gouvernement Ouvert (PGO) en octobre prochain. L’ouverture et la transparence comme remède au complexe démocratique de la république ? Tout un programme.main

L’ouverture des données publiques est constamment demandée tant à gauche qu’à droite. Les premiers soutiennent que l’accès aux données publiques est un enjeu démocratique, inscrit dans les Droits de l’Homme, les seconds veulent dynamiser l’économie en injectant les données publiques dans un marché déjà fort lucratif. Les plus radicaux des deux camps vont même jusqu’à exiger la fin du secret d’état, qui mettrait gravement en danger les capacités stratégiques de celui-ci.

Cela va sans dire que tout politique d’ouverture de données multiplie forcément le nombre d’accès aux systèmes d’information, donc le coût en infrastructures. Une aubaine pour les constructeurs, les équipementiers et les SSII. Cela n’étonnera donc personne que les deux plus généreux donateurs du PGO soient la fondation Hewlett et le réseau Omidyar[1].

L’ouverture des données publiques se révèle une manne pour les entreprises : Incapable depuis des années d’en faire quelque chose d’utile, l’état va ouvrir diverses données, donc permettre au privé de les utiliser à but lucratif. Une fois les données mises en ligne, y compris si l’état tente d’en restreindre l’accès, le monde entier pourra les copier, les stocker et les traiter. Internet n’a pas de frontières, ni de droit de retrait.

Ces données « publiques », en réalité les données des français, vont être livrées au monde marchand et à l’étranger, par décision unilatérale de l’état. Elles seront au départ très incomplètes, mais de plus en plus de points d’entrée (API) vont être créés, livrant toujours plus de données. De surcroit, l’état s’introduit de plus en plus profondément dans la vie privée des français. Chaque nouveau rôle que se donne l’état, c’est aussi de précieuses données qui viennent enrichir ses bases. Pour l’instant la CNIL veille au grain quant à l’anonymisation des données. N’oublions pas qu’elle n’existe que grâce à la volonté de l’état. Déjà très critiquée par ceux qui souhaitent libéraliser le marché de la donnée, elle pourrait tôt ou tard céder. Rien n’interdit non plus à l’état de vendre des jeux de données au privé ou de fournir des données à des entreprises, dans le cadre de partenariats public-privé, cela se voit avec EDF.

La confiance que les français plaçaient dans l’état, concernant les informations qu’ils lui livraient (de gré ou de force) est trahie. Le citoyen devra se consoler au choix avec des droits de l’homme mieux respectés ou bien des points de croissance dont il ne verra pas la couleur.

[1] La fondation Hewlett a été fondée par l’ancien PDG de HP, le Omidyar Network par le fondateur d’eBay.

Vincent Desportes : La voix de la Grande Muette

Je me suis rendu, en tant qu’ambassadeur du Portail de l’IE, à la conférence du Général Vincent Desportes autour de son livre La dernière bataille de France.

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Le général débute sa conférence par un effrayant portrait de l’armée française, parent pauvre de la république. Meurtrie par des politiques incapables de se projeter dans le long-terme, affaiblie par un budget anémique et démantelée par l’absurdité bureaucratique, notre outil de défense est bien malade.

Le général poursuit son propos en tentant d’expliquer les raisons de ce déclin de l’armée. Pour lui, elles sont multiples : la bureaucratie et ses conséquences ont fondu sur les militaires : technologisme, rigidité, absurdité et réformite. La dissuasion nucléaire a servi de prétexte pour faire fondre les budgets conventionnels. Le pacifisme et l’antimilitarisme, déjà hors d’âge pendant la guerre froide, continuent d’être présents dans les plus hautes sphères de la république, à gauche comme à droite. Enfin, les français vivent dans l’illusion que l’Oncle Sam reviendra nous sauver, à moins qu’une chimérique défense européenne n’émerge après 60 ans de coma.

Le général Desportes termine sa conférence en exhortant les français à se réveiller. Ils doivent exiger leur protection, qui leur est due par l’état. Le régalien n’aura jamais été aussi ignoré qu’aujourd’hui. L’armée est l’assurance de la nation, ça n’est pas le jour où un problème survient qu’il faut s’en soucier. Sans l’armée Japonaise, Fukushima aurait été bien pire. Sans épée, les valeurs sont de vains mots. Si nos valeurs reculent y compris chez nous, une des causes est l’affaiblissement du militaire.

Avec un budget de 1.51% du PIB, notre armée n’aura bientôt plus la capacité pourtant cruciale de se projeter en opérations extérieures. L’armée manque d’hommes et d’argent, les exigences politiques n’arrangent rien : plus notre armée se projette en OPEX, plus elle s’appauvrit, ce temps et cet argent est pris sur la maintenance et l’entraînement. L’opération Sentinelle, véritable gâchis d’argent public (d’autres peuvent parfaitement remplir cette mission, un soldat coûte trop cher pour faire le guet dans la rue), empire la situation. La somme rendue aux armées après Charlie ne change rien : c’est un adoucissement du coup de rabot qui ne rattrapera pas 25 ans de disette budgétaire.

Il dénonce des conduites d’opérations parasitées par les politiques. On ne dimensionne plus une opération en fonction des besoins stratégiques, mais en fonction de l’argent disponible. Les économies de bout de chandelle, souvent périlleuses pour les soldats, sont légion : lorsqu’un soldat pose son pied en terre étrangère, l’objectif n’est plus de remplir la mission, mais de le rapatrier le plus vite possible, afin de faire des économies. Ses camarades restés sur le terrain courent un risque majoré. L’opération Sangaris est un cas d’école : 3500 hommes et 8 hélicoptères pour couvrir un territoire de la taille de l’Europe.

Les politiques sont également responsables d’avoir jeté en pâture l’armée aux bureaucrates. La LOLF a fait disparaître l’État-Major des décisions budgétaires : le chef d’état-major seul est codécisionnaire avec deux hauts-fonctionnaires. La RGPP a poussé à outrance la fusion interarmées des métiers. Or, souligne le général, un cuisinier au sol de l’armée de l’air n’a rien à voir avec un cuisinier de l’armée de terre, qui peut cuisiner en pleine bataille ! La matricialisation des armées a supprimé le lien hiérarchique unique au profit d’une irresponsabilité générale. Le larcin de Miramas, où aucun responsable n’a été trouvé illustre bien le problème. Enfin, le DRH des armées est un civil : tout un symbole.

Le lien complexe entre une armée anémique et un complexe militaro-industriel devant être bénéficiaire pour survivre ont créé un autre monstre : le technologisme. Pour que l’industrie militaire française, gage d’indépendance, survive, l’armée doit commander toujours plus de nouveaux matériels. Or l’armée n’a pas les moyens d’équiper toutes ses unités. La solution trouvée est de diminuer la taille des corps d’armée en fonction du nombre d’équipements dernier-cri que l’on peut se payer. Or la matière première d’une armée c’est l’homme, pas le matériel. Sous une certaine masse critique, une armée passe en état d’insignifiance stratégique.

Pour toutes ces raisons, l’armée française est devenue une armée coup de poing, frappant brièvement mais s’essoufflant vite. Cela conduit à des victoires tactiques mais à des échecs stratégiques. Cette demi-mesure permanente est une catastrophe : nous avons assez bombardé Daech pour provoquer le Bataclan et Bruxelles, pas assez pour les atteindre.

Le général le rappelle : l’armée correspond à la vision militaire du chef d’état. Or les chefs d’état récents n’en ont pas eu. Ils n’ont jamais eu non plus de vision globale de l’appareil militaire, souvent par manque total d’intérêt pour la chose. Ce qui n’empêche pas les chefs d’état d’intervenir à l’extérieur, pour des raisons souvent situées dans le court-terme et sans donner à l’armée les moyens d’intervenir. Pour le général Desportes, un pays comme le nôtre devrait consacrer 3% de son PIB à son armée. Nos interventions fréquentes à l’étranger et la taille de notre zone maritime le justifient.

Alors que le monde d’aujourd’hui est plus belliqueux et chaotique qu’il ne le fut pendant la guerre froide, les budgets diminuent. Un pacifisme et un antimilitarisme d’un autre âge continuent de hanter les couloirs des ministères : le soldat dérange car il rappelle le tragique du monde. Le pouvoir, de droite comme de gauche, craint l’armée car le souvenir du Putsch des Généraux de 1961 est encore vif. Enfin, le système politique actuel n’arrive pas à faire émerger la stabilité nécessaire à l’armée. Ce que font les uns est défait par les autres, au gré des changements de majorité.

Le parapluie américain se referme, pourtant les français croient encore que l’Oncle Sam reviendra les sauver en cas de pépin. Le général Desportes piétine cette illusion : le soldat Ryan ne reviendra plus mourir pour sauver l’Europe. Les intérêts économiques américains ont changé, de même que l’ethnie dominante. Les caucasiens seront bientôt minoritaires et ni les latinos, ni les noirs n’identifient l’Europe comme leur « Grand-Mère patrie ».

La défense européenne, seconde illusion française n’a que peu de chances d’émerger un jour. Elle n’a même aucune chance d’émerger sans une armée française saine et forte. En détruisant l’armée, ceux qui croient en la défense européenne nuisent à leur propre cause. L’addition des faiblesses n’a jamais fait de forces. De plus, l’Union européenne, en voulant syndicaliser les armées, ne chemine pas vers un système de défense efficace.

La troisième illusion française est la dissuasion nucléaire. La Bombe est utilisée comme prétexte pour faire baisser les budgets conventionnels. Sauf que personne n’a jamais vu une tête nucléaire libérer des otages ! Les dirigeants oublient souvent que la dissuasion nucléaire n’est efficace que si le pays dispose de sa pleine autonomie stratégique. Or, notre armée dépend du ravitaillement américain pour intervenir. La dissuasion nucléaire est fortement handicapée aujourd’hui.

Le général clôt sa conférence en rappelant le rôle fondamental d’une armée, surtout dans un pays de tradition militaire comme la France. Il en profite pour exposer les enjeux de demain, qui rendront l’armée encore plus indispensable à la survie de notre pays.

L’armée, dit-il, est une assurance. Lorsque plus rien ne fonctionne dans un pays, l’armée est là. Le rôle de l’armée japonaise après la catastrophe de Fukushima ou bien le rôle de l’armée française après Xynthia le prouvent. Ça n’est pas le jour où nous sommes en danger mortel qu’il faut songer à prendre sa police d’assurance. Une armée est un outil qu’il est facile de briser mais difficile d’aiguiser. 25 ans de destruction ne se rattrapent pas comme cela.

L’armée est aussi un pilier de la nation. Sans épée pour les protéger, les valeurs sont de belles paroles. Si les valeurs françaises refluent, y compris chez nous, le déclin de l’armée y est pour quelque chose. Si nous voulons exister, l’état doit à nouveau se concentrer sur le régalien, si longtemps délaissé.

La France est en danger de mort prévient le général : dans 20 ans, 1 milliard d’Africains de plus seront nés. Si l’Afrique n’est pas stabilisée, ces africains ne resteront pas en Afrique. L’actuelle crise des migrants paraîtra ridicule à côté de ce tsunami. De par son histoire, c’est à la France d’aider ce continent à se stabiliser, aucune autre puissance ne le fera. Il faut rompre la politique amorcée par Mitterrand à La Baule. Cela requiert une armée saine et nombreuse.

Enzo SANDRE