Principe de précaution, boulet économique ?

Dans le programme de François Fillon, en page Agriculture, on peut lire qu’il souhaite « Supprimer de notre Constitution un principe de précaution dévoyé et arbitraire. ». Il invoque la perte de compétitivité causée par ce principe et l’inflation normative qui en résulte.

La présence de cette proposition en page agriculture n’est pas innocente : le principe de précaution a déjà permis de bloquer la progression des OGM, ainsi que de nombreux intrants agricoles suspectés d’être dangereux pour les populations ou les pollinisateurs. Les partisans d’une agriculture intensive, agrochimistes et FNSEA en tête, réclament depuis des années l’abrogation de ce principe. François Fillon ne fait que la reprendre dans son programme.

Le principe de précaution constitutionnalise la primauté de l’environnement sur l’économie. Une partie des libéraux hurle contre cela, oubliant sans doute que sans environnement vivable, il n’y a pas d’hommes, donc pas d’économie[1]. Les règlementations environnementales sont des politiques de gestion du risque technicien. Aussi imparfaites qu’elles soient, elles réduisent le risque que les générations futures soient sacrifiées sur l’autel du bénéfice immédiat, ou du fameux automatisme technicien identifié par Ellul[2].

L’actuel principe de précaution est largement perfectible et les critiques de M. Fillon sont en grande partie recevables, bien que souvent hypocrites : Monsieur Fillon n’est-il pas pour l’Union Européenne, qui ne cesse de normaliser, sur ce sujet comme sur d’autres[3] ? Même si le candidat Fillon souhaitait sortir de l’UE, il lui resterait à affronter l’inertie du système républicain. Le principe de précaution, dans un état centralisé, ne peut pas donner autre chose qu’un monstre juridique tant les cas particuliers à chaque localité sont nombreux.

Autre conséquence funeste de la démocratie : Sur des sujets aussi clivants que les OGM, le parlementaire se retrouve pris en étau entre le lobbyiste et l’opinion publique. Le scientifique n’est pas non plus dans une position confortable : ses crédits dépendent fortement du pouvoir politique ou du monde de la grande entreprise, pendant que l’université française est contrôlée idéologiquement par de véritables ayatollahs de la surprotection contre les « ravages de la techno-science ». Les extrêmes sont hélas bien plus médiatiques que les nuances constructives.

Préserver l’héritage en attendant l’héritier. Le principe de précaution, malgré ses imperfections colle bien à notre objectif. Il est un bon palliatif à l’absence d’un souverain responsable, de par les garde-fous qu’il met à l’hybris technicienne et au capital sans fin. Ses défauts majeurs, que nous avons détaillés dans cet article, sont en grande partie issus de notre appartenance à l’UE et à une république incapable de donner du pouvoir aux localités. Rien de neuf sous le soleil.

Enzo Sandré


Historique du principe de précaution

François Fillon ne prend pas la peine de définir le « principe de précaution », pourtant largement polymorphe, dans son programme. Retour sur l’histoire d’une notion controversée.

Le principe de précaution est né dans les années 70, en Allemagne. Il est fortement inspiré par la philosophie d’Heidegger. Il entre dans le champ politique pour la première fois lors du Sommet de la Terre de 1992 à Rio ou il est formulé comme suit :
« En cas de risque de dommages graves ou irréversibles, l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l’adoption de mesures effectives visant à prévenir la dégradation de l’environnement. ».
Le principe de précaution est repris presque à l’identique en France dans la loi Barnier de 1995 en y ajoutant une condition de « coût économique acceptable ».

Le principe de précaution qu’évoque M. Fillon est celui intégré à la Constitution en 2004. Il est défini dans la Charte de l’Environnement et son but est d’empêcher des dommages potentiellement irréversibles, causés par une technique dont les effets ne sont pas encore bien connus. Le principe de précaution des années 1990 était avant tout une déclaration de principe assez inoffensive, aux conditions d’applications très floues. Le même principe, en 2004, désigne la primauté constitutionnelle de l’environnement sur l’économie.

[1] « économiser signifie d’abord et avant tout prendre soin. » rappelle Bernard Stiegler dans son manifeste Ars Industrialis

[2] L’automatisme peut être résumé par « Si on peut, on veut ». pour Ellul, il est caractéristique d’une société technicienne.

[3] Il accuse les parlementaires français de « surtransposer ». Quoi de plus normal lorsqu’il s’agit d’appliquer localement une directive générale et vague ?

Lire ou relire : Théodore Kaczynski

Théodore Kaczynski, plus connu sous le pseudonyme d’Unabomber, est un penseur néoluddite et un terroriste américain. Il est l’auteur du manifeste La Société Industrielle et son Avenir, synthèse de penseurs comme Jacques Ellul ou Georges Bernanos. Il défend la destruction complète de la société industrielle au motif qu’elle asservit inéluctablement l’homme.

J’ai souhaité écrire cet article suite à la relecture des œuvres d’Unabomber. Il est l’auteur qui m’a poussé à étudier la technique au travers d’Ellul, Mumford, Illich et d’autres. Je lui dois mon intérêt pour le phénomène technicien et souhaitais le relire, quatre ans et de nombreuses lectures après. Cet article présente les deux faces indissociables de Kaczynski : le penseur et le militant.

Le militant

Sa carrière de terroriste est entièrement ordonnée à la diffusion de sa pensée. L’analyse de ses actes révèle une intelligence stratégique et une méticulosité hors du commun. Kaczynski commence par envoyer une série de colis piégés assez artisanaux, afin de créer une agitation médiatique. Il prend bien soin de ne laisser aucune trace et se paye même le luxe de semer des fausses pistes. Après cela, il se retire pendant 6 ans, créant une attente immense auprès du grand public. Il aurait employé ce temps à peaufiner son manifeste.

 

La seconde phase commence en 1993 lorsque le criminel le plus célèbre des Etats-Unis refait surface. Prenant appui sur son immense renommée, il démarre une nouvelle campagne d’envoi de colis piégés, cette fois létaux et accompagnés de lettres. Il demande la publication de son manifeste, en échange de quoi il cessera de tuer. Faute de pistes sérieuses, le FBI recommande d’accéder à son souhait, dans l’espoir que quelqu’un reconnaisse l’auteur du manifeste.

Confondu par son frère, Kaczynski est arrêté le 3 avril 1996 dans sa cabane. Il a 54 ans, son manifeste est publié et ses actions terroristes ont donné à ses idées un écho gigantesque. Le dernier tour de force de Kaczynski fut d’être reconnu sain d’esprit lors de son procès, contre l’avis de nombreux psychiatres, tout en évitant l’exécution. Une irresponsabilité pour démence aurait été un accroc majeur dans la diffusion de ses idées.

Depuis sa cellule Kaczynski a publié plusieurs ouvrages, dont une version actualisée de son manifeste. Il communique avec ses contradicteurs et continue de rayonner. Il s’est fait capturer à un âge ou sa force physique devenait incompatible avec la vie sauvage. Sans doute envisageait-il la prison comme une retraite, qu’il pourrait employer à diffuser sa pensée. Il n’avait de toutes façons pas d’autres alternatives.

Nonobstant la question morale, la carrière d’Unabomber est un sans-faute. La succession de ses actes est une partie d’échecs : actions, retraites, tout est pensé longtemps à l’avance. Kaczynski laisse peu au hasard et déploie toute la force de son intelligence au service de sa cause. Il est bien loin de l’image du fou aveugle véhiculée par les médias. Si nous écartons son mode d’action, il est un exemple de militant efficace.

Le penseur

Dans l’imagerie médiatique, Unabomber est un tueur nihiliste, tentant de justifier ses actes par une pensée incohérente. La lecture de son manifeste révèle au contraire une réflexion certes radicale, mais très profonde, puisant ses racines dans des auteurs français et américains. La pensée de Kaczynski est une vulgarisation de celle de Jacques Ellul, il puise des inspirations dans La France contre les Robots de Bernanos et utilise des expressions propres à Lewis Mumford, Sigmund Freud ou bien Aldous Huxley.

Kaczynski résume lui-même sa pensée en quatre maximes :

  1. Le progrès technologique nous conduit à un désastre inéluctable ;
  2. Seul l’effondrement de la civilisation moderne peut empêcher le désastre ;
  3. La gauche politique est la première ligne de défense de la Société technologique contre la révolution ;
  4. Ce qu’il faut, c’est un nouveau mouvement révolutionnaire, voué à l’éradication de la société technologique, et qui prendra des mesures pour tenir à l’écart tous les gauchistes et consorts.

Tout au long de son manifeste, dans un style simple, clair et sans concessions, Kaczynski développe sa pensée. Loin d’être un pur théoricien, Kaczynski explique concrètement comment pousser la société industrielle jusqu’à son point de rupture, afin de la détruire pour qu’elle ne réapparaisse plus. Il est un militant et ce document est destiné à d’autres militants. Il ne croit absolument pas au pouvoir des masses, mais à celui des minorités agissantes, à qui il s’adresse.

Beaucoup de ceux qui n’ont pas lu Kaczynski le prennent pour un primitiviste et rejettent à raison cette pensée. Pourtant celui-ci a bien pris soin de se distinguer de ces derniers, notamment dans une série de lettres à John Zerzan. Unabomber ne souhaite pas un retour à l’âge de pierre, mais une société décentralisée, composée de paysans, d’éleveurs, de chasseurs et d’artisans, vivant en petites communautés et usant d’une série de techniques simples, dont la portée ne dépasse pas les terres environnantes. Il reprend la distinction entre Technique et techniques faite par Ellul, sous le vocable plus clair de « techniques cloisonnées » et « techniques systémiques ». Une technique cloisonnée est, pour lui, une technique pouvant être mise en œuvre par une poignée d’artisans et utilisant les ressources produites par les terres environnantes. Une définition fort intéressante à la veille d’une crise majeure de l’énergie, qui pourrait bien sonner le glas d’une révolution industrielle somme toute très récente à l’échelle des temps humains.

Enzo Sandré

Nouvelles subsidiarités : Quel est le rôle social des entreprises ?

L’entreprise au début de l’ère industrielle avait pour mission de fournir un bien ou un service de manière rentable. La main invisible du marché devait se charger de redistribuer les richesses, afin d’amener aux hommes bonheur et abondance. A l’époque il avait même été décrété que rien ne devait exister en dehors de l’entreprise, c’est dire si on y croyait. Adieu corporations, jurandes et autre reliquats d’une époque sombre. Le travailleur orphelin fut confié à sa marâtre : l’entreprise. Celle-ci devint le seul corps intermédiaire reconnu par la République.

ob_261c33_loi-le-chapelier2

Depuis, lorsque la société civile rencontre un problème, il est obligatoirement imputé à l’état ou aux entreprises, seuls corps sociaux significatifs. L’état répondra souvent par des lois qui vont s’accumuler. L’inflation législative va créer de nouveaux rôles à l’entreprise, pour lesquels elle n’est souvent pas outillée. A l’entreprise moderne, on demande d’être sobre en ressources, de ne pas polluer, de respecter les droits des animaux, d’insérer les personnes en difficulté, de ne pas discriminer les personnes transgenres issues de la diversité, de ne pas réduire ses salariés en esclavage et de ne pas trop escroquer ses clients, tout en restant rentable, rien que cela ! Tous ces rôles, autrefois assumés par des corps intermédiaires spécialisés, se retrouvent désormais dans l’indigeste notion de « Responsabilité sociétale des entreprises ».

L’entreprise n’a pas vocation à être l’avocat de la nature, la protectrice de la veuve intérimaire et du stagiaire orphelin ou la garante des règles de l’art. Son rôle est de produire de la richesse. L’état se fourvoie lorsqu’il greffe artificiellement des rôles sociaux à l’entreprise : elle cherchera toujours à les esquiver. L’entreprise doit avoir des responsabilités, mais elle ne saurait avoir un autre rôle que la création de richesse.

Les rôles sociaux doivent être joués par des corps intermédiaires dont l’intérêt intrinsèque est de les assumer, par exemple les corporations, les syndicats ou les corps territoriaux. Ces corps ne doivent surtout pas tirer leur pouvoir et leur légitimité d’une patente étatique, mais des personnes qui les composent. Ce sont les frictions entre ces corps intermédiaires arbitrées subsidiairement par le pouvoir politique, qui doivent définir les règles.

1155908_code-du-travail-pour-que-la-reforme-fonctionne-web-tete-021327785646_660x352p

En détruisant les corps intermédiaires, les libéraux ont créé une bombe à retardement : la société ne cesse pas d’avoir des revendications et faute d’exutoire, c’est l’entreprise qui doit y faire face. L’entreprise doit redevenir un corps social comme un autre si elle ne veut pas couler sous le poids des rôles artificiels que la société lui attribue. Son rôle privilégié en fait la cible des demandes les plus légitimes, comme les plus illégitimes. Le millefeuille règlementaire qui en résulte la tue.

Enzo Sandré